La « bretonnité » des auteurs classiques – Construction canonique, mémoire territoriale et souveraineté symbolique

Le cas d’Alain-Rene Lesage

Introduction

La question de la bretonnité des auteurs classiques, et notamment d’Alain-Rene Lesage (1668–1747), a longtemps été abordée de manière anecdotique ou purement biographique. Né à Sarzeau dans le Morbihan, Lesage est souvent présenté comme un « dramaturge breton » sans que cette affirmation soit analysée dans le détail. Or, son œuvre, dont la comédie Turcaret constitue l’un des jalons du théâtre classique français, s’inscrit pleinement dans les normes esthétiques et institutionnelles du centre parisien. La question de sa bretonnité ne relève donc ni de l’évidence, ni d’une simple notation géographique : elle engage des enjeux épistémologiques, historiographiques et symboliques.

Dans quelle mesure, alors, la bretonnité est-elle pertinente comme catégorie d’analyse ? Est-elle un fait, une construction critique, ou un instrument patrimonial ? Cet article soutient que la bretonnité ne peut être traitée comme une essence stable, mais comme un champ de forces symboliques révélateur de rapports entre centre et périphérie, mémoire et canon, nation et région.

Pour explorer cette problématique, nous mobilisons trois cadres théoriques : la théorie du champ littéraire de Pierre Bourdieu[^1], le concept de communauté imaginée de Benedict Anderson[^2] et la notion de lieux de mémoire de Pierre Nora[^3]. Ces outils permettent de comprendre comment la bretonnité des auteurs classiques est à la fois produite, revendiquée et instrumentalisée dans des contextes sociaux et historiques spécifiques.

I. Le champ littéraire sous l’Ancien Régime : centralisation et neutralisation des périphéries

Pierre Bourdieu définit le champ littéraire comme un espace de positions hiérarchisées où la légitimité repose sur le capital symbolique et les luttes pour la reconnaissance[^1]. Sous l’Ancien Régime, ce champ est fortement centralisé. Paris concentre les institutions légitimantes : la Comédie-Française, fondée en 1680, l’Académie française, les réseaux de mécénat aristocratique et bourgeois, ainsi que les salons littéraires.

Pour un auteur provincial comme Lesage, la réussite dépend de son intégration au centre. L’origine bretonne devient un élément biographique sans valeur symbolique dans le champ. Comme l’a montré Chartier, la réception des œuvres est médiée par des institutions et des dispositifs de lecture qui produisent la canonisation[^4]. Ainsi, Lesage ne devient pas « moins breton » ; sa naissance bretonne n’a simplement pas de poids dans la hiérarchie symbolique.

L’analyse du parcours de Lesage illustre ce mécanisme : il quitte la province pour Paris, s’intègre dans les réseaux littéraires, et se conforme aux normes du théâtre classique héritées de Moliere. Sa bretonnité n’est jamais explicitement évoquée dans ses œuvres ou dans la critique contemporaine. La centralisation fonctionne ici comme effacement structurel, et non comme négation active[^5].

II. Canonisation et communauté imaginée : construction nationale et effacement du local

Benedict Anderson définit la nation comme une communauté imaginée, construite par des dispositifs symboliques (imprimés, langue standard, récits partagés) et des pratiques culturelles communes[^2]. Le théâtre classique français, en imposant une langue, des normes et une diffusion homogène, participe pleinement à cette construction.

Le canon, en particulier, sélectionne les œuvres considérées comme universelles et efface les particularismes régionaux. Ainsi, qualifier Lesage d’« auteur français » plutôt que d’« auteur breton » n’est pas neutre : il s’inscrit dans un récit national qui absorbe les identités locales.

Cette lecture est confirmée par Thiesse, qui montre que les identités nationales se construisent au XIXᵉ siècle par la patrimonialisation et l’invention de traditions, et non par une continuité stable[^6]. La bretonnité des auteurs classiques devient alors invisible dans la mesure où le canon national fonctionne comme un mécanisme d’unification symbolique.

III. Mémoire et patrimonialisation : Les « lieux de mémoire » et la reterritorialisation des auteurs classiques

Pierre Nora distingue mémoire et histoire, et montre que les « lieux de mémoire » apparaissent lorsque la mémoire vivante se fragilise[^3]. La redécouverte contemporaine de la bretonnité de Lesage correspond à ce processus : elle transforme un simple fait biographique en ressource identitaire régionale.

Au XIXᵉ et XXᵉ siècles, les mouvements régionalistes bretons (écoles, sociétés savantes, publications locales) réactivent des auteurs classiques comme garants symboliques d’une identité culturelle. Lesage devient alors un instrument de souveraineté symbolique, inscrit dans des dispositifs commémoratifs, plaques, anthologies régionales et expositions patrimoniales.

Cette patrimonialisation illustre un point crucial : la bretonnité n’est pas découverte mais produite par des choix historiographiques et des stratégies culturelles. Le rôle des lieux de mémoire est donc central pour comprendre la réécriture régionale du canon classique.

IV. Souveraineté symbolique et dépendance au centre

La revendication de la bretonnité de Lesage soulève une tension fondamentale. Affirmer qu’un auteur classique est breton permet de réinscrire la Bretagne dans la grande tradition littéraire française. Mais cette reconnaissance dépend entièrement de l’aval du centre, c’est-à-dire de la canonisation nationale.

Casanova a montré que la centralisation parisienne constitue une domination symbolique, même au plan international[^5]. Dans le contexte français, la reconnaissance nationale est nécessaire pour valider une souveraineté symbolique régionale.

Ainsi, la revendication régionale est ambivalente : elle affirme une présence historique, mais s’appuie sur la hiérarchie qu’elle prétend relativiser. La bretonnité de Lesage devient alors un enjeu stratégique, moins qu’un attribut stable.

V. La question linguistique : autonomie et positionnement dans le champ

Linguistiquement, Lesage écrit en français, la langue dominante du théâtre classique, vecteur de capital symbolique maximal. En revanche, des auteurs bretons comme Jakez Riou ou Roparz Hemon ont écrit en breton, ce qui constitue un acte de positionnement vis-à-vis du centre[^7].

La distinction est cruciale : la bretonnité territoriale (naissance, lieu d’origine) n’équivaut pas à la bretonnité linguistique (choix de la langue et inscription dans un champ périphérique). La première peut être récupérée historiographiquement ; la seconde implique un engagement actif.

VI. Approche comparatiste : périphéries intégrées et stratégies de récupération

La Bretagne n’est pas un cas isolé. D’autres périphéries ont connu des mécanismes similaires :

Écrivains écossais intégrés au canon anglais.

Auteurs catalans absorbés par le castillan.

Dramaturges irlandais assimilés à la tradition britannique.

Dans tous les cas, le centre neutralise la périphérie, et la revendication ultérieure d’une identité régionale apparaît comme réappropriation tardive. Le cas breton est ainsi éclairé par une perspective comparative européenne.

VII. Typologie opératoire de la bretonnité

Pour analyser la bretonnité dans un cadre académique, il est utile de proposer une typologie :

1. Biographique : naissance ou origine familiale.

2. Culturelle : thématiques, motifs ou langue.

3. Mémorielle : inscription postérieure dans le patrimoine régional.

4. Stratégique : mobilisation identitaire dans un contexte politique.

5. Critique : catégorie analytique révélant rapports de pouvoir et de légitimité.

Appliquée à Lesage : naissance = biographique ; œuvre = central ; patrimonialisation = mémorielle et stratégique.

Conclusion

La bretonnité des auteurs classiques ne relève ni d’une essence, ni d’une simple constatation biographique. Elle est une construction historiographique et symbolique, révélatrice des rapports entre centre et périphérie, mémoire et canon, nation et région.

Lesage est :

Breton par naissance,

Français par canonisation,

Breton par réactivation mémorielle et patrimoniale.

Analyser la bretonnité, c’est donc analyser les conditions sociales, politiques et symboliques qui rendent cette catégorie pertinente. La bretonnité n’est pas un fait : elle est une opération critique et patrimoniale.

Bibliographie

1. Bourdieu, Pierre. Les Règles de l’art. Paris : Seuil, 1992.

2. Anderson, Benedict. Imagined Communities. Londres : Verso, 1983.

3. Nora, Pierre (dir.). Les Lieux de mémoire. Paris : Gallimard, 1984–1992.

4. Chartier, Roger. L’Ordre des livres. Paris : Albin Michel, 1992.

5. Casanova, Pascale. La République mondiale des lettres. Paris : Seuil, 1999.

6. Thiesse, Anne-Marie. La Création des identités nationales. Paris : Seuil, 1999.

7. De Certeau, Michel. L’Invention du quotidien. Paris : Gallimard, 1990.

8. Ozouf, Mona. Composition française. Paris : Gallimard, 2009.

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