Et si la Bretagne était un personnage de théâtre ? Pour une dramaturgie ontologique du territoire
ERIC FERNANDEZ LEGER
Résumé
Cet article propose d’envisager la Bretagne non comme simple décor dramaturgique mais comme une subjectivité territoriale susceptible d’assumer les fonctions constitutives du personnage théâtral. En croisant dramaturgie classique, géocritique, herméneutique narrative et philosophie de l’espace, nous montrons que le territoire peut être doté d’agentivité, de mémoire, de conflictualité et d’une temporalité propre. À travers la mer, le vent et la pierre, la Bretagne se donne à lire comme une entité dramatique. L’étude comparative (Corse, Irlande, Sicile) permet d’élargir cette hypothèse vers une théorie générale du « personnage-territoire ».
I. Fondements théoriques : du personnage à la subjectivité spatiale
1. Aristote et la primauté de l’action
La tradition issue d’Aristote privilégie l’action (muthos) sur le caractère. Le personnage est subordonné à l’intrigue. Pourtant, l’évolution du théâtre moderne a progressivement déplacé le centre de gravité vers la présence, la situation, l’espace.
Si l’action organise le drame, l’espace le conditionne.
2. Bachelard : la poétique de l’espace
Dans La Poétique de l’espace, Gaston Bachelard montre que les lieux ne sont pas des surfaces neutres mais des matrices d’imaginaire. La maison, la cave, le grenier deviennent des figures psychiques.
Appliquée à la Bretagne, cette perspective invite à considérer le rivage, la lande, la falaise non comme simples décors, mais comme archétypes dynamiques. Le territoire est intériorisé ; il devient espace vécu. La mer n’est pas seulement étendue d’eau : elle est profondeur, verticalité inversée, appel de l’abîme.
Ainsi, la Bretagne fonctionne comme un espace-poème, générateur d’images actives.
3. Ricoeur : identité narrative et mémoire
Pour Paul Ricoeur, l’identité se construit narrativement. Un sujet devient lui-même à travers le récit qu’il tisse sur son passé.
La Bretagne possède précisément une identité narrative : mythes arthuriens, récits marins, mémoire religieuse, histoire politique. Elle se raconte continuellement à travers légendes et commémorations.
Si l’on admet qu’une identité narrative peut concerner une collectivité, alors le territoire devient sujet de récit. Il possède une ipséité historique.
4. Deleuze : espace lisse et espace strié
La pensée de Gilles Deleuze (avec Guattari) distingue l’espace lisse (ouvert, nomade) de l’espace strié (structuré, organisé). La Bretagne incarne cette tension :
– la mer comme espace lisse, mouvant, indéfini ;
– la terre bocagère, les champs clos, comme espace strié.
Cette dualité spatiale constitue un conflit ontologique. La Bretagne-personnage est travaillée par une oscillation permanente entre ouverture et clôture, nomadisme et enracinement.
II. La mer : décor cosmique et scène originaire
La mer bretonne est plus qu’un paysage : elle est scène primitive. Elle ouvre l’horizon, dissout les limites, impose une dramaturgie de l’infini.
Dans les récits de Pierre Loti, la mer agit comme puissance tragique. Elle distribue les destins. Elle sépare les amants, retarde les retours, engloutit les corps.
Poétiquement, elle est respiration du monde. Elle avance et recule comme un rideau immense. Elle impose son rythme à l’existence humaine.
La Bretagne se tient face à elle comme un personnage face à son double : fascinée, menacée, attirée.
III. Le vent : chœur antique et souffle ontologique
Dans la tragédie grecque, le chœur exprime la conscience collective. Le vent breton accomplit une fonction analogue.
Invisible, il traverse le paysage, sculpte les arbres, plie les corps. Il parle sans langage articulé. Il est la voix élémentaire du territoire.
Si la mer est décor, le vent est commentaire.
Il rappelle que nul personnage n’échappe aux forces supérieures.
Le vent est souffle — et tout théâtre commence par un souffle.
IV. Les menhirs : mémoire verticale
Les menhirs se dressent comme des acteurs immobiles. Leur verticalité rompt l’horizontalité du paysage. Ils incarnent le temps long.
Chez Gaston Bachelard, la verticalité symbolise l’élévation et la permanence. Les menhirs matérialisent cette permanence dans l’espace breton.
Ils sont témoins silencieux.
Ils regardent les siècles passer.
Ils inscrivent l’action humaine dans une durée qui la dépasse.
La Bretagne-personnage est entourée de ses propres archives minérales.
V. Mémoire, spectralité et identité narrative
La Bretagne est hantée par ses récits.
Le passé ne disparaît pas : il se superpose.
Selon Paul Ricoeur, la mémoire construit l’identité par refiguration constante du passé. La Bretagne rejoue ses légendes, réactive ses figures (Anne de Bretagne en étant l’emblème politique).
Cette mémoire n’est pas muséale : elle est dramatique.
Elle produit des conflits contemporains : langue, autonomie, modernité.
VI. Comparaisons approfondies : vers une typologie des territoires dramatiques
1. La Corse : la tragédie de l’honneur
La Corse, territoire montagneux et insulaire, pourrait être analysée comme un personnage tragique dominé par la verticalité et la mémoire du combat. La figure de Pasquale Paoli cristallise une dramaturgie de l’insurrection.
L’espace corse est abrupt, fermé, resserré : il impose une dramaturgie de la confrontation. La Bretagne, au contraire, oscille entre ouverture maritime et enracinement terrien.
2. L’Irlande : la mélancolie lyrique
Dans l’œuvre de William Butler Yeats et de John Millington Synge, l’Irlande est un personnage mélancolique, traversé par la colonisation et la perte.
Comme la Bretagne, elle possède une langue minorée, une mémoire mythique et une forte tradition orale. Mais son imaginaire est davantage marqué par la tragédie politique moderne.
La Bretagne partage cette dimension, tout en conservant une tonalité plus maritime que rurale.
3. La Sicile : le baroque solaire
La Sicile offre une dramaturgie de la stratification historique. Grecs, Romains, Arabes, Normands : le territoire accumule les couches narratives.
Elle apparaît comme un personnage baroque, traversé par la fatalité et la passion. Si la Bretagne est granitique et ventée, la Sicile est volcanique et lumineuse.
La comparaison permet de dégager une typologie :
– Territoire tragique (Corse)
– Territoire lyrique-national (Irlande)
– Territoire baroque-fataliste (Sicile)
– Territoire tellurico-maritime (Bretagne)
La Bretagne se distingue par la tension permanente entre élément liquide et élément minéral.
VII. Vers une ontologie dramaturgique du territoire
Si l’on suit Gilles Deleuze, l’espace n’est jamais neutre : il est production de relations. La Bretagne produit des affects, des récits, des tensions.
Elle agit.
Elle infléchit.
Elle transforme.
Ainsi se dessine une ontologie dramaturgique : le territoire devient sujet relationnel.
Conclusion : la Bretagne comme présence scénique
Si la Bretagne était un personnage, elle serait une figure complexe :
La mer serait son miroir mouvant.
Le vent, sa voix diffuse.
Les menhirs, sa mémoire verticale.
Elle serait à la fois lisse et striée, ouverte et enracinée, lyrique et tragique.
Penser la Bretagne comme personnage de théâtre ne relève pas de la métaphore gratuite. C’est reconnaître que certains territoires possèdent une densité symbolique telle qu’ils peuvent remplir les fonctions dramatiques d’un protagoniste.
Le théâtre, alors, ne serait plus seulement l’art des hommes —
mais l’art des lieux.
