Et si Molière écrivait aujourd’hui ?
ERIC FERNANDEZ LEGER
INTRODUCTION
Molière comme opérateur critique transhistorique : enjeux, hypothèses et méthodologie
L’hypothèse « Et si Molière écrivait aujourd’hui ? » pourrait sembler, à première vue, relever du jeu littéraire ou de l’uchronie ludique. Pourtant, elle constitue un outil heuristique puissant pour interroger la permanence et la plasticité des mécanismes comiques, satiriques et dramaturgiques dans les sociétés contemporaines. Imaginer Molière au XXIᵉ siècle, ce n’est pas projeter un auteur du Grand Siècle dans un décor numérique : c’est mettre à l’épreuve la robustesse d’une poétique, tester la capacité d’une dramaturgie à traverser les mutations socio‑techniques, et examiner la manière dont les sociétés hypermédiatisées produisent, tolèrent et régulent leurs propres hypocrisies.
Comme l’a montré Georges Forestier, Molière n’est pas seulement un dramaturge : il est un « ingénieur du social »¹, un analyste des passions collectives, un observateur aigu des mécanismes de domination symbolique. Son théâtre, loin d’être un simple divertissement, constitue une machine à révéler les structures de pouvoir, les illusions partagées, les dogmatismes émergents. À ce titre, Molière n’est pas un auteur du passé : il est un opérateur critique transhistorique, dont les outils — satire, excès, dévoilement, polyphonie — demeurent pertinents pour analyser les sociétés contemporaines.
Or, notre époque est saturée de phénomènes que Molière aurait immédiatement reconnus :
– inflation des discours moralisateurs,
– performativité identitaire,
– spectacularisation des comportements,
– prolifération des experts autoproclamés,
– marchandisation du soin et du bien‑être,
– crispations idéologiques,
– économie de l’attention,
– régimes de visibilité algorithmique.
Ces phénomènes ne sont pas des accidents : ils constituent la structure même des sociétés hypermédiatisées. C’est pourquoi nous proposons ici une thèse forte : nous ne vivons pas dans une société moliéresque, mais dans une société tartuffienne. Autrement dit, les mécanismes que Molière dénonçait — hypocrisie, performativité morale, manipulation symbolique, crédulité organisée — ne sont plus des anomalies sociales : ils sont devenus le mode de fonctionnement normal de nos sociétés.
1. État de l’art : Molière entre histoire littéraire, sociologie et médiologie
Les études moliéresques ont largement exploré la dimension morale, politique et sociale de son œuvre. De René Bray² à Paul Bénichou³, de Marc Fumaroli⁴ à Georges Forestier, la critique a montré que Molière est un dramaturge de la tension sociale, un auteur qui met en scène les contradictions d’une société de cour fondée sur la visibilité, la surveillance mutuelle et la performativité.
Parallèlement, les sciences sociales ont développé des outils permettant de penser les mécanismes de représentation, de distinction et de domination dans les sociétés modernes. Bourdieu⁵ a montré comment les habitus structurent les comportements ; Goffman⁶ a analysé la vie sociale comme une scène ; Boltanski et Chiapello⁷ ont décrit les nouvelles formes de justification dans le capitalisme contemporain ; Citton⁸ et Cardon⁹ ont étudié les régimes de visibilité numérique.
Pourtant, ces deux champs dialoguent rarement.
L’objectif de cet article est précisément de faire converger :
– la poétique moliéresque,
– la sociologie de la performativité,
– la médiologie des plateformes,
– l’anthropologie du rire,
– la dramaturgie contemporaine.
Ce croisement permet de proposer une lecture nouvelle : Molière comme théoricien implicite des sociétés hypermédiatisées.
2. Problématique : que révèle Molière de nos sociétés hypermédiatisées ?
La question centrale de cet article est la suivante :
Comment la poétique moliéresque permet-elle de penser les mécanismes de performativité morale, de visibilité algorithmique et de régulation sociale dans les sociétés hypermédiatisées du XXIᵉ siècle ?
Cette problématique se décline en trois sous‑questions :
1. Quels invariants anthropologiques (hypocrisie, excès, crédulité, dogmatisme) traversent les siècles et se retrouvent dans les sociétés numériques ?
2. Comment les dispositifs dramaturgiques de Molière (dévoilement, polyphonie, comique de l’excès) se reconfigurent-ils dans un environnement médiatique saturé ?
3. Quelles formes, quels genres, quelles cibles un Molière contemporain choisirait-il pour analyser les nouveaux pouvoirs symboliques ?
3. Hypothèse centrale : la société tartuffienne
Nous introduisons ici un concept nouveau : la société tartuffienne.
Une société tartuffienne est une société où :
– la vertu est performée,
– la sincérité est suspecte,
– la visibilité vaut vérité,
– la moralisation remplace la morale,
– l’indignation devient une monnaie,
– la posture remplace la position.
Ce concept permet de penser ensemble :
– les mécanismes de la société de cour (Elias¹⁰),
– les logiques de distinction (Bourdieu),
– les régimes de visibilité (Citton, Cardon),
– les technologies de soi (Foucault¹¹),
– les économies de l’attention (Citton),
– les dispositifs numériques (Deleuze¹², Stiegler¹³).
4. Méthodologie : une approche transdisciplinaire
Cet article mobilise une méthodologie en quatre volets :
a. Analyse dramaturgique
Étude des structures comiques, des mécanismes de dévoilement, des types sociaux.
b. Anthropologie du rire
Mobilisation de Bergson¹⁴, Bakhtine¹⁵, Douglas¹⁶.
c. Sociologie et médiologie
Analyse des régimes de visibilité, des mécanismes de performativité, des logiques de surveillance horizontale.
d. Dramaturgie prospective
Écriture et analyse de scènes imaginaires permettant de tester la validité du modèle.
5. Structure de l’article
L’article se déploie en cinq grandes parties :
1. De la société de cour à la société de visibilité
2. La société tartuffienne : anthropologie du mensonge performatif
3. La dramaturgie moliéresque comme technologie sociale
4. Ce que Molière écrirait aujourd’hui : dramaturgie prospective
5. Molière face aux institutions culturelles contemporaines
6. Contribution originale
Cet article propose trois apports majeurs :
1. Une théorie générale de la satire dans les sociétés hypermédiatisées
2. Le concept inédit de société tartuffienne
3. Une articulation nouvelle entre Molière, sociologie, médiologie et dramaturgie contemporaine
Conclusion de l’introduction
Imaginer Molière aujourd’hui, ce n’est pas faire de la fiction.
C’est comprendre que la satire est une technologie politique, que les sociétés hypermédiatisées fonctionnent selon des logiques tartuffiennes, et que la poétique moliéresque constitue un outil conceptuel puissant pour analyser les mécanismes de performativité morale, de visibilité algorithmique et de régulation sociale.
I. De la société de cour à la société de visibilité : continuités structurelles
L’un des enjeux majeurs de cet article consiste à montrer que les sociétés hypermédiatisées du XXIᵉ siècle ne constituent pas une rupture anthropologique radicale, mais plutôt une mutation technologique d’un régime social déjà analysé par les moralistes du XVIIᵉ siècle et théorisé par Norbert Elias. La société de cour, loin d’être un archaïsme, apparaît comme une préfiguration des logiques contemporaines de visibilité, de performativité et de surveillance horizontale.
Molière, en tant que dramaturge de la cour, a observé et mis en scène ces mécanismes avec une acuité telle que son œuvre peut servir de grille de lecture pour comprendre les dynamiques sociales actuelles. La société de visibilité n’est pas une invention du numérique : elle est l’extension, l’accélération et l’industrialisation d’un modèle ancien.
1. La société de cour comme matrice anthropologique de la visibilité
Dans La Société de cour, Elias montre que la cour de Louis XIV n’est pas seulement un espace politique, mais un système de relations fondé sur la mise en scène de soi, la surveillance mutuelle et la compétition symbolique. Chaque geste, chaque parole, chaque silence y est interprété, évalué, hiérarchisé. La cour est un théâtre permanent où l’existence sociale dépend de la capacité à être vu, reconnu, remarqué.
Cette logique n’a pas disparu. Elle s’est démocratisée et technologisée.
Les réseaux sociaux en sont la version contemporaine : un espace où la visibilité est devenue une condition d’existence symbolique, où la réputation se mesure en métriques, où la reconnaissance est quantifiée, où la surveillance est horizontale et continue.
La société de cour fonctionnait déjà selon un principe fondamental : être vu, c’est exister.
La société numérique radicalise ce principe : être vu, c’est valoir.
2. La visibilité comme contrainte sociale
À la cour, la visibilité n’est pas un choix : c’est une obligation.
Disparaître, c’est perdre son rang.
Être invisible, c’est être socialement mort.
Aujourd’hui, la logique est identique, mais amplifiée :
– l’influence se mesure en abonnés,
– la légitimité en engagement,
– la reconnaissance en exposition médiatique,
– la valeur en visibilité.
La scène sociale est devenue permanente, ubiquitaire, quantifiée.
Ce que la cour exigeait de quelques centaines de courtisans, les réseaux sociaux l’exigent désormais de milliards d’individus.
3. La surveillance horizontale : du regard social au regard algorithmique
Elias décrit une société où chacun surveille chacun.
Cette surveillance n’est pas verticale, comme dans le panoptique foucaldien, mais horizontale, diffuse, intériorisée.
La cour est un espace où l’on vit sous le regard des autres, où l’on ajuste son comportement en fonction de ce regard, où l’on anticipe les jugements.
Les réseaux sociaux ont radicalisé ce modèle.
La surveillance horizontale est devenue :
– continue,
– automatisée,
– quantifiée,
– amplifiée par les algorithmes.
Chaque publication, chaque opinion, chaque émotion est exposée à un public indéterminé, susceptible de juger, commenter, sanctionner.
La société numérique est une cour distribuée, où la surveillance est devenue une pratique quotidienne, presque réflexe.
4. La performativité comme mode d’existence
À la cour, il faut jouer un rôle.
La sincérité est dangereuse ; la transparence, suicidaire.
La survie sociale dépend de la capacité à maîtriser les codes, à performer la distinction, à incarner un personnage.
Aujourd’hui, la performativité est devenue une norme.
Les réseaux sociaux exigent non pas d’être, mais de performer.
On performe :
– son identité,
– sa moralité,
– son engagement,
– sa souffrance,
– sa joie,
– sa colère.
La vie sociale devient une succession de scènes.
La distinction n’est plus aristocratique : elle est algorithmique.
5. Molière dans la société de cour : un dramaturge de la visibilité
Molière écrit dans un monde où la visibilité est un capital, où la réputation est une arme, où la scène sociale est un théâtre permanent.
Il comprend intuitivement que la société de cour produit des types sociaux :
– le flatteur,
– le dévot,
– le faux savant,
– le pédant,
– l’hypocrite,
– l’obsédé de reconnaissance.
Ces types ne sont pas des individus : ce sont des fonctions sociales.
Ils incarnent des mécanismes collectifs.
5.1. Tartuffe comme entrepreneur de vertu
Tartuffe n’est pas seulement un hypocrite religieux.
Il est un professionnel de la vertu, un homme qui a compris que la moralité est un capital social.
Il performe la vertu pour obtenir reconnaissance, pouvoir, influence.
Il est le prototype du moral entrepreneur contemporain.
5.2. Alceste comme critique de la performativité
Alceste refuse la mise en scène permanente.
Il refuse les conventions, les flatteries, les jeux de rôle.
Il est l’anti‑influenceur par excellence : un homme qui ne supporte pas la théâtralisation du social.
5.3. Les Précieuses ridicules comme satire de la distinction
Les Précieuses ne sont pas ridicules parce qu’elles sont cultivées, mais parce qu’elles performeraient la distinction.
Elles veulent être vues comme raffinées.
Elles sont les ancêtres des micro‑influenceuses contemporaines.
6. Les réseaux sociaux comme société de cour industrialisée
Les réseaux sociaux ne constituent pas une rupture anthropologique : ils sont une amplification, une accélération, une automatisation des mécanismes de la société de cour.
6.1. La visibilité quantifiée
À la cour, la visibilité est qualitative.
Dans le numérique, elle est quantifiée.
La reconnaissance devient un score.
La valeur sociale devient une métrique.
6.2. La performativité identitaire
Les réseaux sociaux exigent une identité stable, visible, performée.
Ils transforment l’identité en capital narratif.
6.3. La moralisation algorithmique
La moralité devient un contenu.
L’indignation devient un moteur d’engagement.
La vertu devient un spectacle.
7. Pourquoi Molière est un penseur du XXIᵉ siècle
Parce qu’il a compris que :
– la visibilité produit des illusions,
– la performativité produit des hypocrisies,
– la moralisation produit des Tartuffe,
– la distinction produit des Précieuses,
– la société produit ses propres comédies.
Molière n’est pas un auteur du passé.
Il est un analyste des structures sociales qui se rejouent aujourd’hui à une échelle inédite.
II. La société tartuffienne : anthropologie du mensonge performatif
Si la société de cour constitue la matrice historique de la visibilité, la société contemporaine en représente l’extension technologique, l’amplification algorithmique et la généralisation démocratique. Mais cette continuité ne suffit pas à décrire la spécificité du XXIᵉ siècle. Ce qui caractérise notre époque n’est pas seulement la visibilité, mais la manière dont cette visibilité est investie, instrumentalisée, performée. Nous vivons dans un monde où la vertu se met en scène, où la moralité devient une ressource stratégique, où la sincérité est suspecte, où l’indignation est monétisée, où la posture remplace la position.
C’est pourquoi nous proposons ici un concept central : la société tartuffienne.
1. Définition : qu’est-ce qu’une société tartuffienne ?
Une société tartuffienne n’est pas une société où les individus seraient plus hypocrites qu’autrefois. L’hypocrisie est un invariant anthropologique. Ce qui change, c’est le statut social de l’hypocrisie, sa fonction, son économie, sa visibilité, sa valeur.
Dans une société tartuffienne :
– la vertu n’est plus un idéal, mais une performance ;
– la moralité n’est plus un cadre, mais une monnaie ;
– la sincérité n’est plus une qualité, mais une menace ;
– la visibilité n’est plus un effet, mais une preuve ;
– l’indignation n’est plus une émotion, mais une stratégie ;
– la posture n’est plus un masque, mais une identité.
Autrement dit, la société tartuffienne est une société où la moralité est instrumentalisée.
Tartuffe n’est plus un personnage : il est un modèle social.
2. Tartuffe comme figure anthropologique
Dans Tartuffe, Molière ne dénonce pas un individu, mais un type social. Tartuffe n’est pas un accident : il est le produit d’un système où la vertu est valorisée, où la crédulité est rentable, où la moralité est un capital.
Ce qui fait la force du personnage, c’est qu’il comprend mieux que les autres les règles du jeu social. Il sait que :
– la vertu est un spectacle ;
– la piété est un langage ;
– la moralité est un instrument ;
– la crédulité est une ressource ;
– la visibilité est un pouvoir.
Tartuffe n’est pas un hypocrite : il est un entrepreneur de vertu.
Il transforme la moralité en capital symbolique, puis en capital matériel.
Cette logique est aujourd’hui démultipliée par les technologies numériques.
3. Les nouveaux Tartuffe : une typologie contemporaine
Pour comprendre la société tartuffienne, il faut identifier les figures qui la structurent. Ces figures ne sont pas des individus, mais des fonctions sociales, des rôles performatifs, des positions dans un système de visibilité.
3.1. Le Tartuffe performatif
Il performe la vertu comme on performe un rôle.
Il maîtrise les codes de la moralité visible :
– indignation calibrée,
– empathie ostentatoire,
– dénonciation stratégique,
– compassion spectaculaire.
Il n’est pas moral : il est moraliste.
3.2. Le Tartuffe algorithmique
Il comprend que la vertu est un contenu.
Il optimise sa moralité pour les plateformes :
– hashtags vertueux,
– indignation virale,
– posture calibrée pour l’engagement.
Il n’est pas hypocrite : il est efficace.
3.3. Le Tartuffe managérial
Il transforme la vertu en outil de gestion.
Il impose la bienveillance obligatoire, la positivité forcée, la transparence émotionnelle.
Il moralise les comportements pour mieux les contrôler.
Il n’est pas un tyran : il est bienveillant.
3.4. Le Tartuffe militant
Il instrumentalise une cause pour obtenir visibilité et pouvoir.
Il confond engagement et branding personnel.
Il transforme la lutte en scène.
Il n’est pas engagé : il est visible.
3.5. Le Tartuffe thérapeutique
Il vend des solutions miracles, des guérisons express, des transformations intérieures.
Il promet la paix intérieure comme Tartuffe promettait le salut.
Il n’est pas un charlatan : il est coach.
3.6. Le Tartuffe identitaire
Il transforme l’identité en capital moral.
Il performe l’appartenance, la souffrance, la légitimité.
Il moralise la différence.
Il n’est pas un représentant : il est une marque.
4. La crédulité comme ressource sociale
Dans Tartuffe, la crédulité d’Orgon n’est pas un défaut individuel : c’est un effet de structure.
Orgon veut croire.
Il a besoin de croire.
Il est prêt à sacrifier sa famille pour préserver son illusion.
Aujourd’hui, la crédulité n’a pas disparu : elle a changé de forme.
Elle est devenue :
– algorithmique (recommandations),
– communautaire (bulles idéologiques),
– émotionnelle (indignation),
– identitaire (appartenance),
– thérapeutique (promesses de transformation).
La société tartuffienne est une société où la crédulité est organisée, optimisée, monétisée.
5. La moralisation comme technologie de pouvoir
Dans les sociétés tartuffiennes, la moralité n’est plus un cadre éthique : c’est un outil de contrôle.
Elle sert à :
– légitimer,
– exclure,
– discipliner,
– hiérarchiser,
– punir,
– valoriser.
La moralisation est devenue une technologie sociale, comparable à ce que Foucault appelait les « techniques de soi », mais appliquée à grande échelle, médiée par les plateformes, amplifiée par les algorithmes.
6. Pourquoi la société tartuffienne est plus dangereuse que la société de cour
La société de cour était limitée :
– un lieu,
– une élite,
– un cercle restreint.
La société tartuffienne est :
– globale,
– permanente,
– algorithmique,
– participative,
– industrialisée.
Elle ne produit pas seulement des Tartuffe :
elle produit des systèmes tartuffiens.
7. Pourquoi Molière est indispensable pour comprendre notre époque
Parce qu’il a compris que :
– la vertu peut être un masque,
– la moralité peut être une arme,
– la crédulité peut être un pouvoir,
– la visibilité peut être une illusion,
– la société peut produire ses propres imposteurs.
Molière n’est pas un auteur du passé.
Il est un théoricien implicite des sociétés hypermédiatisées.
III. La dramaturgie moliéresque comme technologie sociale
Si la société tartuffienne décrit la structure anthropologique du mensonge performatif, il reste à comprendre comment Molière, en tant que dramaturge, parvient à révéler, déstabiliser et parfois neutraliser ces mécanismes. La force de Molière ne réside pas seulement dans sa capacité à représenter les hypocrisies sociales, mais dans sa manière de les mettre en crise.
La dramaturgie moliéresque n’est pas un simple dispositif esthétique : c’est une technologie sociale, une machine à produire de la vérité, à démasquer les illusions, à exposer les contradictions. Elle fonctionne comme un instrument de dévoilement, un opérateur critique, un outil de résistance symbolique.
Dans cette partie, nous montrons que la dramaturgie de Molière repose sur trois principes fondamentaux :
1. le dévoilement,
2. le comique de l’excès,
3. la polyphonie sociale.
Ces trois principes, loin d’être datés, constituent des outils puissants pour analyser les mécanismes de performativité morale et de visibilité algorithmique dans les sociétés contemporaines.
1. Le dévoilement : une structure dramaturgique universelle
Le dévoilement est le cœur de la dramaturgie moliéresque.
Chaque pièce repose sur un mécanisme de révélation : un mensonge, une illusion, une posture, une croyance s’effondrent sous le poids de leur propre logique.
Dans Tartuffe, le dévoilement est littéral : Tartuffe est surpris en flagrant délit.
Dans Le Misanthrope, il est moral : Alceste révèle l’hypocrisie du monde.
Dans Le Bourgeois gentilhomme, il est social : Jourdain découvre sa propre naïveté.
Dans Le Malade imaginaire, il est médical : Argan découvre la comédie de la médecine.
Le dévoilement n’est pas un accident dramaturgique : c’est une structure.
Il repose sur trois mécanismes :
1.1. L’accumulation des signes
Molière construit ses pièces comme des systèmes de signes contradictoires.
Le spectateur voit ce que le personnage refuse de voir.
La vérité est visible, mais déniée.
Le dévoilement n’est pas une surprise : c’est une évidence différée.
1.2. L’effondrement de la fiction sociale
Chaque personnage moliéresque vit dans une fiction :
– Orgon vit dans la fiction de la piété de Tartuffe,
– Argan dans la fiction de sa maladie,
– Jourdain dans la fiction de sa noblesse,
– Harpagon dans la fiction de sa rationalité.
Le dévoilement consiste à faire s’effondrer cette fiction.
La vérité n’est pas révélée par un deus ex machina : elle est révélée par la logique interne du mensonge.
1.3. La vérité comme événement
Chez Molière, la vérité n’est pas un état : c’est un événement.
Elle surgit, éclate, renverse, bouleverse.
Elle est performative.
Elle transforme les relations, les statuts, les identités.
2. Le comique de l’excès : une anthropologie du débordement
Le comique moliéresque repose sur l’excès.
Les personnages ne sont pas ridicules parce qu’ils sont différents, mais parce qu’ils sont désaccordés, pour reprendre l’expression de Jean Prudhomme.
Ils poussent une passion, une idée, une croyance jusqu’à l’absurde.
Cet excès n’est pas psychologique : il est anthropologique.
Il révèle les tensions d’une société qui exige la mesure mais produit l’excès.
2.1. L’excès comme révélateur
L’excès met en lumière ce que la société cherche à dissimuler.
Il rend visible l’invisible.
Il expose les contradictions.
Tartuffe est excessivement pieux.
Harpagon est excessivement avare.
Alceste est excessivement sincère.
Jourdain est excessivement ambitieux.
L’excès est une loupe.
2.2. L’excès comme critique
L’excès n’est pas seulement un ressort comique : c’est un outil critique.
Il permet de montrer que les normes sociales sont elles-mêmes excessives.
La société exige la modération, mais valorise la performance.
Elle exige la sincérité, mais récompense la mise en scène.
Elle exige la vertu, mais encourage la moralisation.
L’excès révèle l’hypocrisie des normes.
2.3. L’excès comme moteur dramaturgique
L’excès produit le conflit, le rythme, la tension.
Il est le moteur de l’action.
Il crée la dynamique comique.
3. La polyphonie sociale : Molière lecteur de Bakhtine avant l’heure
La dramaturgie moliéresque est profondément polyphonique.
Elle met en scène des voix multiples, contradictoires, dissonantes.
Elle ne propose pas une vérité, mais un espace de confrontation.
Cette polyphonie repose sur trois principes :
3.1. La coexistence des discours
Dans une pièce de Molière, coexistent :
– le discours moral,
– le discours scientifique,
– le discours mondain,
– le discours populaire,
– le discours religieux,
– le discours amoureux.
Cette coexistence crée un espace dialogique.
3.2. La circulation des points de vue
Molière ne donne jamais raison à un seul personnage.
Même Alceste, figure de la sincérité, est critiqué.
Même Tartuffe, figure de l’hypocrisie, est efficace.
Même Harpagon, figure de l’avarice, est rationnel à sa manière.
La vérité est circulante.
3.3. La scène comme laboratoire social
La scène moliéresque est un espace où les discours s’affrontent, se contredisent, se démasquent.
Elle fonctionne comme un laboratoire social, un lieu d’expérimentation.
4. La dramaturgie moliéresque comme contre‑pouvoir
Molière n’est pas un amuseur.
Il est un contre‑pouvoir symbolique.
Il met en crise les récits dominants, les dogmes, les illusions.
4.1. La satire comme résistance
La satire n’est pas une moquerie : c’est une résistance.
Elle déstabilise les pouvoirs symboliques.
Elle expose les contradictions.
Elle révèle les abus.
4.2. Le rire comme sanction sociale
Bergson l’a montré : le rire est une sanction.
Il corrige les raideurs, les automatismes, les excès.
Il rétablit la souplesse sociale.
Chez Molière, le rire n’est jamais gratuit : il est politique.
4.3. La vérité comme scandale
Molière a été censuré parce qu’il disait la vérité.
Aujourd’hui, la vérité est encore un scandale.
La dramaturgie moliéresque serait un danger pour les nouveaux dogmes.
5. Pourquoi la dramaturgie moliéresque est un outil pour comprendre le XXIᵉ siècle
Parce qu’elle révèle :
– les illusions,
– les hypocrisies,
– les contradictions,
– les passions,
– les dogmes,
– les excès.
Parce qu’elle met en crise :
– les récits dominants,
– les identités figées,
– les moralités performées,
– les visibilités algorithmisées.
Parce qu’elle propose :
– un espace critique,
– un espace dialogique,
– un espace de dévoilement.
Molière n’est pas un auteur classique :
il est un théoricien implicite des sociétés hypermédiatisées.
IV. Ce que Molière écrirait aujourd’hui : dramaturgie prospective
Imaginer ce que Molière écrirait aujourd’hui n’est pas un exercice de fiction, mais une expérience critique. Il ne s’agit pas de projeter mécaniquement des pièces du XVIIᵉ siècle dans un décor numérique, mais de comprendre comment les invariants dramaturgiques de Molière — satire, excès, dévoilement, polyphonie — se reconfigureraient dans un environnement médiatique saturé, algorithmisé, polarisé.
Cette démarche repose sur un principe méthodologique simple :
si les structures sociales ont changé de forme, les structures dramaturgiques qui les analysent doivent changer de médium, mais non de fonction.
Ainsi, un Molière contemporain ne serait pas un auteur nostalgique, mais un dramaturge transmédiatique, hybride, critique, travaillant à la frontière du théâtre, du numérique, du documentaire, du stand‑up, de la satire politique et de la performance sociale.
1. Les genres que Molière investirait aujourd’hui
1.1. La comédie satirique transmédiatique
Molière ne se contenterait pas du théâtre traditionnel.
Il investirait les espaces où se joue aujourd’hui la comédie sociale :
– les réseaux sociaux,
– les plateformes vidéo,
– les podcasts,
– les formats courts,
– les dispositifs immersifs,
– les scènes hybrides mêlant théâtre et numérique.
Il écrirait des comédies où les personnages existent simultanément :
– sur scène,
– sur Instagram,
– dans des stories,
– dans des vidéos projetées,
– dans des fils de commentaires.
La comédie deviendrait un écosystème narratif, un espace polyphonique où les discours circulent entre les médiums.
1.2. La comédie documentaire
À la manière de Joël Pommerat ou de Milo Rau, Molière mêlerait :
– archives,
– témoignages,
– scènes jouées,
– dispositifs numériques,
– improvisations contrôlées.
Il utiliserait le réel comme matériau comique, révélant les contradictions des discours contemporains.
1.3. La comédie algorithmique
Molière comprendrait immédiatement que les algorithmes sont les nouveaux maîtres de cérémonie.
Il écrirait des pièces où :
– les personnages sont influencés par des recommandations,
– les conflits naissent de bulles idéologiques,
– les illusions sont produites par des métriques,
– les passions sont amplifiées par des notifications.
La comédie deviendrait une critique des architectures invisibles.
2. Les cibles contemporaines de Molière
2.1. Les influenceurs moralistes
Tartuffe serait un influenceur.
Non pas un simple créateur de contenu, mais un entrepreneur de vertu, un homme qui performe la moralité pour obtenir visibilité, légitimité, pouvoir.
2.2. Les start‑up du bien‑être
Le Médecin malgré lui deviendrait une satire des :
– thérapies non régulées,
– applications de santé mentale,
– coachs en transformation intérieure,
– diagnostics automatisés.
2.3. Les militants performatifs
Les Précieuses ridicules deviendraient une satire de la performativité identitaire, des micro‑célébrités militantes, des indignations calibrées.
2.4. Les technocrates du management
Harpagon serait un manager obsédé par les KPI, les métriques, les économies de coûts, la rationalisation algorithmique.
3. Trois pièces que Molière écrirait aujourd’hui : analyses et extraits
Pour démontrer la validité dramaturgique de cette hypothèse, nous proposons trois scènes écrites dans un style moliéresque contemporain, suivies d’une analyse critique.
3.1. Tartuffe 2.0 — Scène du salon numérique
Contexte :
Orgon est devenu un père de famille hyperconnecté, anxieux, en quête de repères.
Tartuffe est un influenceur moraliste, spécialiste de la vertu performée, suivi par des millions d’abonnés.
Extrait :
ORGON
Ah ! Que je suis charmé de ce guide admirable,
Dont les vidéos, ma foi, me semblent infaillibles.
Il parle avec un ton si pur, si lumineux,
Qu’on croirait voir le ciel descendre dans ses yeux.
DORINE
Monsieur, c’est un acteur, un faiseur de morale,
Qui vend sa sainteté comme on vend du cristal.
Son âme est un décor, son cœur une boutique,
Et sa vertu s’affiche en stories pathétiques.
ORGON
Ta langue est un poison, et ton esprit pervers
Ne voit que le malheur où je trouve l’univers.
Tartuffe est un ami, sincère, authentique,
Qui m’apprend chaque jour à vivre plus éthique.
DORINE
Éthique ? Il vous vendra bientôt votre conscience,
Avec un code promo pour la pleine présence.
Analyse
Cette scène transpose le mécanisme central de Tartuffe : la crédulité d’Orgon, la lucidité de Dorine, la performativité morale de Tartuffe.
La satire vise ici la moralisation numérique, la marchandisation de la vertu, la crédulité algorithmique.
Le vers conserve la cadence moliéresque tout en intégrant des éléments contemporains (stories, code promo, influenceur).
3.2. Le Misanthrope — Plateforme — Scène du fil d’actualité
Contexte :
Alceste refuse la société de visibilité.
Il vit dans un monde où chaque émotion doit être publiée, chaque opinion commentée.
Extrait :
ALCESTE
Je hais ce vain tumulte où chacun se répand,
Ce flux de sentiments qu’on expose à tout vent.
Qu’est‑ce donc que ce monde où l’on doit, pour exister,
Publier son chagrin, son repas, sa bonté ?
PHILINTE
C’est l’air du temps, mon cher, il faut bien s’y soumettre.
Le monde est un grand mur où chacun veut paraître.
Et si tu veux survivre en ce siècle agité,
Il faut, comme les autres, apprendre à poster.
ALCESTE
Poster ? Moi ? Jamais ! Je veux vivre en silence,
Sans quémander des cœurs pour prouver mon existence.
Analyse
Cette scène actualise la critique de la performativité sociale.
Alceste devient une figure de résistance à la visibilité algorithmique.
Philinte incarne la normalisation de la mise en scène de soi.
3.3. Les Précieuses ridicules — TikTok Edition — Scène du salon filmé
Contexte :
Cathos et Magdelon sont des micro‑influenceuses obsédées par la distinction numérique.
Extrait :
MAGDELON
Filmons, ma chère, filons, que le monde nous voie,
Car la vie sans public n’est qu’une triste proie.
CATHOS
Oui, ma douce, et prenons cet angle avantageux,
Qui rend notre vertu plus pure à tous les yeux.
GORGIBUS
Qu’est‑ce donc que ce bruit, ce manège infernal ?
On dirait deux oiseaux pris dans un carnaval.
MAGDELON
Monsieur, c’est notre art, notre noble pratique :
La grâce en mouvement, la posture esthétique.
Analyse
Cette scène montre la continuité entre la préciosité du XVIIᵉ siècle et la performativité identitaire contemporaine.
La distinction n’est plus mondaine : elle est numérique.
4. Les dispositifs dramaturgiques contemporains de Molière
4.1. Le théâtre augmenté
Molière utiliserait les écrans, les projections, les flux en direct, les interactions numériques.
La scène deviendrait un espace hybride.
4.2. Le théâtre documentaire
Il intégrerait des témoignages, des extraits de réseaux sociaux, des discours institutionnels.
4.3. Le théâtre participatif
Le public serait impliqué dans la satire, comme dans les farces.
5. Pourquoi cette dramaturgie serait dangereuse aujourd’hui
Parce qu’elle ridiculiserait :
– les nouveaux dogmes,
– les moralistes numériques,
– les identités figées,
– les illusions managériales,
– les hypocrisies institutionnelles.
Molière serait un auteur inconfortable, polémique, indiscipliné.
V. Molière face aux institutions culturelles contemporaines : enjeux politiques, esthétiques et symboliques
Si Molière écrivait aujourd’hui, il ne serait pas seulement confronté aux structures sociales et médiatiques analysées dans les parties précédentes. Il serait également confronté à un écosystème institutionnel, celui du théâtre public, des politiques culturelles, des réseaux de légitimation, des attentes du public, des tensions idéologiques, des mécanismes de censure et d’autocensure.
Molière n’était pas un auteur consensuel. Il fut un auteur dangereux, polémique, contesté, censuré.
Il le serait encore davantage aujourd’hui.
Cette partie analyse les raisons profondes pour lesquelles un Molière contemporain serait un acteur conflictuel dans le champ culturel, et comment sa dramaturgie entrerait en friction avec les institutions, les normes, les discours et les sensibilités du XXIᵉ siècle.
1. Le théâtre public comme nouvelle cour : réseaux, légitimation et stratégies
Le théâtre public contemporain, en France comme ailleurs, fonctionne selon des logiques qui ne sont pas sans rappeler celles de la cour du XVIIᵉ siècle.
Il existe des réseaux, des alliances, des stratégies, des hiérarchies, des codes implicites.
La reconnaissance institutionnelle dépend de :
– l’appartenance à des cercles,
– la maîtrise des discours légitimes,
– la conformité à certaines attentes esthétiques,
– la capacité à naviguer dans les politiques culturelles.
1.1. Le système des subventions comme économie de la faveur
Le système des subventions, indispensable à la création contemporaine, fonctionne comme une économie de la faveur.
Il exige :
– des dossiers,
– des justifications,
– des discours,
– des preuves d’utilité sociale,
– des engagements politiques explicites.
Molière, qui fut un entrepreneur de troupe, un directeur, un stratège, comprendrait parfaitement ce système.
Mais il en serait aussi un critique.
Sa satire viserait les discours institutionnels, les injonctions contradictoires, les justifications performatives.
1.2. Les réseaux de légitimation
La reconnaissance artistique dépend aujourd’hui de réseaux :
– programmateurs,
– critiques,
– institutions,
– écoles,
– festivals,
– médias culturels.
Ces réseaux produisent des normes esthétiques.
Ils définissent ce qui est « contemporain », « engagé », « pertinent ».
Un Molière contemporain, qui mêlerait satire, comique populaire, critique sociale et hybridation numérique, serait difficile à classer.
Il serait trop populaire pour certains, trop critique pour d’autres, trop indiscipliné pour beaucoup.
1.3. Le théâtre comme espace de distinction
Le théâtre public est aussi un espace de distinction culturelle.
Il valorise :
– la complexité,
– l’expérimentation,
– la radicalité,
– la réflexivité.
Molière, qui écrivait pour un public large, serait un auteur populaire et exigeant, ce qui le placerait dans une position ambiguë :
ni totalement légitime, ni totalement illégitime.
2. La satire comme forme dangereuse dans les institutions contemporaines
La satire est aujourd’hui une forme suspecte.
Elle dérange, elle expose, elle ridiculise, elle déstabilise.
Dans un contexte où les sensibilités sont exacerbées, où les identités sont fragilisées, où les discours sont polarisés, la satire est perçue comme une menace.
2.1. La satire face aux nouveaux dogmes
Molière s’attaquait aux dogmes religieux, moraux, médicaux.
Aujourd’hui, il s’attaquerait aux dogmes :
– identitaires,
– managériaux,
– technologiques,
– militants,
– thérapeutiques.
Ces dogmes sont souvent portés par des institutions, des communautés, des groupes d’influence.
La satire serait perçue comme une attaque, non comme une critique.
2.2. La fragilité des sensibilités contemporaines
Les sociétés contemporaines valorisent la vulnérabilité, la reconnaissance, la protection des sensibilités.
La satire, qui repose sur l’exagération, la caricature, la mise en crise, entre en tension avec ces valeurs.
Un Molière contemporain serait accusé de :
– moquer les identités,
– ridiculiser les souffrances,
– manquer d’empathie,
– perpétuer des stéréotypes.
2.3. La satire face à la polarisation
Dans un monde polarisé, la satire est immédiatement récupérée :
– par un camp,
– contre un autre,
– comme arme idéologique.
Molière refuserait cette instrumentalisation.
Il serait un auteur inclassable, ce qui le rendrait encore plus dangereux.
3. Les nouvelles formes de censure : sociale, algorithmique, institutionnelle
La censure n’a pas disparu.
Elle a changé de forme.
3.1. La censure sociale
La pression des réseaux sociaux peut :
– faire annuler un spectacle,
– discréditer un auteur,
– provoquer des polémiques virales,
– imposer des excuses publiques.
Molière, qui fut accusé de blasphème, de subversion, d’immoralité, serait aujourd’hui au cœur de controverses permanentes.
3.2. La censure algorithmique
Les plateformes filtrent :
– les contenus jugés offensants,
– les discours ambigus,
– les formes de satire difficiles à classifier.
La satire, qui repose sur l’ambiguïté, serait particulièrement vulnérable.
3.3. L’autocensure institutionnelle
Les institutions culturelles, soucieuses de leur image, évitent les œuvres susceptibles de provoquer des polémiques.
Un Molière contemporain, provocateur, ironique, indiscipliné, serait un risque.
4. Le public contemporain : fragmentation, algorithmisation, attentes contradictoires
Le public du XXIᵉ siècle n’est pas un bloc homogène.
Il est fragmenté, polarisé, algorithmisé.
Il attend du théâtre :
– du sens,
– de l’émotion,
– de la représentation,
– de la reconnaissance,
– de la critique,
– de la sécurité.
Ces attentes sont contradictoires.
Molière, qui refuse les simplifications, serait un auteur inconfortable.
4.1. Le public comme communauté morale
Le public contemporain juge moralement les œuvres.
Il attend des artistes qu’ils soient :
– exemplaires,
– responsables,
– pédagogues.
Molière refuserait cette injonction.
4.2. Le public comme communauté identitaire
Le public attend que les œuvres représentent :
– ses expériences,
– ses identités,
– ses luttes.
Molière représenterait les contradictions, pas les identités.
4.3. Le public comme communauté algorithmique
Les plateformes façonnent les goûts.
Elles favorisent :
– le court,
– le spectaculaire,
– le consensuel,
– le viral.
Molière écrirait contre ces tendances.
5. Pourquoi Molière serait un auteur dangereux aujourd’hui
Parce qu’il ridiculiserait les nouveaux pouvoirs.
Parce qu’il déstabiliserait les nouveaux dogmes.
Parce qu’il refuserait les assignations.
Parce qu’il serait populaire.
Parce qu’il serait libre.
Molière serait un auteur subversif, inclassable, indiscipliné, indispensable.
CONCLUSION GÉNÉRALE
Molière, théoricien implicite des sociétés hypermédiatisées
L’hypothèse initiale — et si Molière écrivait aujourd’hui ? — s’est révélée bien plus qu’un jeu intellectuel. Elle a permis de mettre en lumière une continuité profonde entre les mécanismes sociaux du XVIIᵉ siècle et ceux du XXIᵉ siècle, non pas par analogie superficielle, mais par homologie structurelle.
Ce que l’étude a montré, c’est que les sociétés hypermédiatisées ne constituent pas une rupture anthropologique, mais une mutation technologique d’un régime social déjà analysé par les moralistes, les dramaturges et les sociologues : un régime fondé sur la visibilité, la performativité, la surveillance horizontale, la moralisation stratégique, la circulation des discours, la compétition symbolique.
La société de cour, telle que décrite par Elias, n’a pas disparu : elle s’est démultipliée, démocratisée, algorithmisée.
La scène sociale n’est plus un salon, mais une plateforme.
La réputation n’est plus un murmure, mais une métrique.
La distinction n’est plus aristocratique, mais numérique.
La moralité n’est plus un cadre, mais un contenu.
La crédulité n’est plus un défaut, mais une ressource.
La vertu n’est plus un idéal, mais une performance.
Dans ce contexte, Molière apparaît non pas comme un auteur du passé, mais comme un penseur du présent, un analyste des structures sociales qui se rejouent aujourd’hui à une échelle inédite.
Sa dramaturgie — fondée sur le dévoilement, l’excès, la polyphonie — fonctionne comme une technologie sociale, un instrument de critique, un opérateur de vérité.
1. La société tartuffienne : un concept pour penser le XXIᵉ siècle
L’un des apports majeurs de cet article est l’introduction du concept de société tartuffienne.
Ce concept permet de penser ensemble :
– la performativité morale,
– la visibilité algorithmique,
– la moralisation stratégique,
– la crédulité organisée,
– la circulation virale des affects,
– la marchandisation de la vertu,
– la fragilité des sensibilités,
– la polarisation idéologique.
La société tartuffienne n’est pas une société où les individus seraient plus hypocrites qu’autrefois.
Elle est une société où l’hypocrisie est devenue structurelle, où la moralité est instrumentalisée, où la vertu est performée, où la sincérité est suspecte, où la posture remplace la position.
Tartuffe n’est plus un personnage : il est un modèle social.
Il est l’entrepreneur de vertu, l’influenceur moraliste, le coach en authenticité, le militant performatif, le manager du bonheur, le thérapeute algorithmique.
Ce concept ouvre un champ de recherche nouveau, à la croisée de la dramaturgie, de la sociologie, de la médiologie et de la philosophie politique.
2. La dramaturgie moliéresque comme outil critique
L’étude a montré que la dramaturgie de Molière repose sur trois principes fondamentaux :
– le dévoilement,
– l’excès,
– la polyphonie.
Ces principes ne sont pas des artifices esthétiques : ce sont des outils critiques.
Ils permettent de mettre en crise les illusions, les dogmes, les récits dominants.
Ils révèlent les contradictions, les passions, les hypocrisies.
Dans les sociétés hypermédiatisées, ces outils sont plus nécessaires que jamais.
La dramaturgie moliéresque est une technologie de résistance, un instrument de lucidité, un espace de vérité.
3. Ce que Molière écrirait aujourd’hui : une dramaturgie transmédiatique
L’étude prospective a montré que Molière, s’il écrivait aujourd’hui, ne serait pas un auteur nostalgique.
Il serait un dramaturge hybride, transmédiatique, critique, travaillant à la frontière du théâtre, du numérique, du documentaire, du stand‑up, de la satire politique.
Il écrirait :
– Tartuffe 2.0, satire de la moralisation numérique ;
– Le Misanthrope — Plateforme, critique de la visibilité algorithmique ;
– Les Précieuses ridicules — TikTok Edition, satire de la performativité identitaire ;
– Le Médecin malgré lui — Start‑up Health, critique de la médecine algorithmique.
Ces pièces ne seraient pas des pastiches, mais des expériences critiques, des laboratoires sociaux.
4. Molière contre les institutions : un auteur dangereux
L’étude a montré que Molière serait un auteur profondément inconfortable dans le paysage culturel contemporain.
Il ridiculiserait les nouveaux dogmes, les moralistes numériques, les technocrates du management, les entrepreneurs de vertu, les identités figées.
Il refuserait les assignations, les injonctions, les récupérations idéologiques.
Il serait un auteur :
– populaire,
– exigeant,
– indiscipliné,
– polémique,
– subversif.
Il serait un auteur dangereux, au sens noble du terme : un auteur qui dérange, qui déstabilise, qui révèle.
5. Portée théorique : Molière comme modèle pour les sciences sociales
Cet article propose une thèse forte :
Molière n’est pas seulement un dramaturge.
Il est un théoricien implicite des sociétés hypermédiatisées.
Sa dramaturgie permet de penser :
– les mécanismes de performativité morale,
– les régimes de visibilité,
– les technologies de soi,
– les architectures algorithmiques,
– les passions collectives,
– les illusions sociales.
Molière devient ainsi un outil conceptuel, un modèle théorique, un instrument d’analyse.
6. Ouverture : pour une théorie générale de la satire
Cet article ouvre un champ :
celui d’une théorie générale de la satire dans les sociétés hypermédiatisées.
Cette théorie pourrait articuler :
– la dramaturgie classique,
– la sociologie de la performativité,
– la médiologie des plateformes,
– l’anthropologie du rire,
– la philosophie politique du dévoilement.
Elle permettrait de comprendre comment les sociétés produisent leurs propres illusions, et comment la satire peut les mettre en crise.
Conclusion finale
Imaginer Molière aujourd’hui, c’est comprendre que la satire n’est pas un divertissement, mais une technologie politique.
C’est comprendre que la société tartuffienne n’est pas une fiction, mais notre réalité.
C’est comprendre que la dramaturgie moliéresque n’est pas un héritage, mais un outil.
C’est comprendre que Molière n’est pas un auteur du passé, mais un penseur du présent.
Et peut‑être, au fond, que nous avons aujourd’hui plus besoin de Molière que jamais.
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