Le Quatrième Mur : Archéologie d’une Illusion Théâtrale
Eric Fernandez Léger
Dans cette étude, je me propose de réexaminer le concept de « quatrième mur » non comme une évidence technique de l’histoire du théâtre, mais comme une construction théorique dont l’émergence, la consolidation et la déconstruction conditionnent notre compréhension même de la relation spectaculaire. À rebours d’une histoire linéaire qui ferait du quatrième mur un outil du réalisme ensuite contesté par les avant-gardes, je soutiens que ce concept fonctionne comme un opérateur épistémique qui produit simultanément une certaine figure du spectateur, une certaine pratique du comédien et une certaine ontologie de la représentation.
L’enquête archéologique que je mène ici, au sens foucaldien du terme, vise à exhumer les strates discursives, philosophiques et institutionnelles qui ont rendu possible l’émergence de ce concept chez Diderot, puis sa transformation en dogme naturaliste chez Antoine, avant d’interroger les conditions de sa mise en crise par Brecht et les pratiques contemporaines. Mon hypothèse centrale est que le quatrième mur, loin d’être un simple artifice scénique, constitue le symptôme d’une mutation profonde du régime de visibilité à l’âge des Lumières – mutation qui lie indissolublement théâtre, philosophie du sujet et politique du regard.
En croisant les apports de l’histoire du théâtre, de la philosophie, de la psychanalyse et des études visuelles, je veux montrer que le quatrième mur est le lieu où se joue, de manière exemplaire, la question de la distance comme condition paradoxale de la présence théâtrale. De Diderot à Castellucci, en passant par Brecht, Artaud et les pratiques immersives contemporaines, c’est toujours la même interrogation qui revient : comment être ensemble – acteurs et spectateurs – dans l’espace de la représentation ? Et quelle forme de communauté cette coprésence rend-elle possible ?
Introduction générale : Pourquoi j’écris sur ce mur
1. L’obsession d’un mur
Je ne me souviens pas de la première fois que j’ai entendu parler du quatrième mur. C’était probablement dans un cours d’introduction au théâtre, quelque chose d’anodin, une formule qu’on cite sans y penser : « jouez comme si le public n’existait pas ». J’ai dû la répéter moi-même, plus tard, à des étudiants, sans mesurer pleinement ce que cette injonction engageait.
Puis un jour, en regardant une mise en scène particulièrement immersive – des comédiens qui jouaient dos au public, des apartés chuchotés comme si nous n’étions pas là – j’ai été saisi par une sensation étrange. J’étais là, dans mon fauteuil, et pourtant on faisait comme si je n’existais pas. Cette négation de ma présence était précisément ce qui rendait l’expérience si intense. Plus les acteurs m’ignoraient, plus j’étais fasciné. C’est là, je crois, que j’ai commencé à soupçonner que le quatrième mur n’était pas un simple outil technique, mais quelque chose de bien plus profond : un dispositif qui produit une certaine forme de relation entre ceux qui regardent et ceux qui sont regardés.
Cette étude est née de cette intuition.
2. L’évidence problématique
Il est peu de concepts qui paraissent aussi immédiatement accessibles, aussi intuitivement clairs que celui de « quatrième mur ». Tout amateur de théâtre sait qu’il désigne cette paroi imaginaire qui sépare la scène de la salle, cette frontière invisible que les acteurs sont censés ne pas franchir et que le public, par un accord tacite, accepte de ne pas traverser. L’évidence même du concept constitue pourtant le premier indice de sa puissance théorique : sa naturalisation masque la complexité des opérations qu’il recouvre et des présupposés qu’il engage.
Je pars d’un constat paradoxal : alors que le quatrième mur est l’un des concepts les plus mobilisés dans le discours sur le théâtre (dans la critique, l’enseignement, la pratique amateur), il reste largement impensé dans sa dimension théorique. Les études qui lui sont consacrées, pour la plupart, se contentent d’en retracer l’histoire linéaire – de Diderot à Antoine, de Brecht aux pratiques contemporaines – sans interroger les conditions de possibilité de cette histoire ni les présupposés qu’elle véhicule.
Je voudrais donc soumettre ce concept à une interrogation radicale : qu’est-ce qui a rendu possible l’émergence, à un moment donné de l’histoire du théâtre, de l’idée qu’un mur imaginaire sépare la scène de la salle ? Cette question, en apparence simple, en appelle immédiatement d’autres : quelles transformations du dispositif scénique, quelles mutations du regard, quelles évolutions de la condition du comédien ont rendu cette idée pensable ? Et surtout : que nous apprend la trajectoire de ce concept – de sa formulation par Diderot à sa remise en cause radicale par les avant-gardes – sur les transformations profondes de la relation théâtrale ?
3. Mes hypothèses de travail
Je formule les hypothèses suivantes, qui guideront ma recherche :
Hypothèse 1 : Le quatrième mur n’est pas une découverte mais une invention. Il ne préexiste pas à son énonciation par Diderot ; il est produit par un ensemble de conditions discursives et institutionnelles que je tâcherai de reconstituer.
Hypothèse 2 : Cette invention est indissociable d’une mutation plus large du régime scopique de l’Occident, qui voit émerger au XVIIIe siècle une nouvelle configuration du voir et de l’être vu – configuration dont le panoptique benthamien, analysé par Foucault, constitue l’expression paradigmatique.
Hypothèse 3 : Le quatrième mur fonctionne comme un dispositif au sens foucaldien du terme : un ensemble hétérogène de discours, d’institutions, d’aménagements architecturaux, de décisions réglementaires, de propositions philosophiques qui configurent la relation entre scène et salle et produisent des effets concrets sur les corps et les regards.
Hypothèse 4 : La prétendue « rupture » brechtienne, loin d’abolir ce dispositif, en révèle la structure profonde et en propose une réactivation critique. Brecht ne détruit pas le quatrième mur ; il le rend visible comme convention.
Hypothèse 5 : Les pratiques théâtrales contemporaines (immersives, participatives, in-situ) ne marquent pas la fin du quatrième mur mais son éclatement en une multiplicité de dispositifs fragmentaires qui reconfigurent sans cesse la frontière entre scène et salle.
4. Ce que je dois aux autres
Cette thèse n’aurait pas été possible sans les travaux de ceux qui m’ont précédé. Je dois beaucoup à Michel Foucault, dont la conception du dispositif et la méthode archéologique m’ont fourni des outils essentiels. Les travaux de Christian Metz sur la psychanalyse du spectateur, ceux de Jacques Rancière sur l’émancipation du regard, les analyses de Patrice Pavis sur la sémiologie théâtrale – toutes ces recherches m’ont aidé à formuler mes questions.
Mais je revendique aussi une certaine distance. Là où beaucoup ont vu dans le quatrième mur un simple objet d’histoire théâtrale, j’y vois un opérateur théorique qui nous oblige à repenser l’ensemble de la relation spectaculaire. Là où d’autres ont célébré la rupture brechtienne comme une libération du spectateur, je cherche à montrer qu’elle reconfigure simplement les termes d’un contrat qui reste fondamentalement contraignant.
5. Le plan de mon enquête
Cette thèse s’organise en trois parties, elles-mêmes divisées en trois chapitres.
Dans la première partie, j’interroge les conditions d’émergence du concept chez Diderot, sa radicalisation dans le naturalisme d’Antoine, et la manière dont il configure une certaine figure du spectateur comme voyeur. Je m’attache à montrer que le quatrième mur n’est pas un outil neutre mais un dispositif de pouvoir qui produit des effets concrets sur les corps et les regards.
Dans la deuxième partie, j’analyse les différentes formes de transgression du quatrième mur, de l’aparté classique à la distanciation brechtienne. Je cherche à montrer que ces ruptures, loin d’abolir le dispositif, en révèlent la structure et en reconfigurent les effets. Le mur n’est jamais simplement détruit ; il est toujours rejoué autrement.
Dans la troisième partie, j’examine les pratiques théâtrales des dernières décennies (immersives, participatives, post-dramatiques) et la manière dont elles mettent en crise la dialectique traditionnelle du mur. Je propose pour finir une théorie renouvelée de la présence théâtrale, articulée autour de la figure du spectateur-hôte.
Première partie : Genèse d’une illusion – Pourquoi Diderot a-t-il inventé un mur ?
Introduction de la première partie
Avant d’être un concept, le quatrième mur est une image : celle d’une paroi transparente qui séparerait la scène de la salle. Cette image, pour s’imposer, a dû surmonter des siècles de pratiques théâtrales qui ignoraient une telle séparation. Du théâtre antique, où le public entourait l’orchestra, à la scène élisabéthaine, où les acteurs interpellaient directement les spectateurs, en passant par la scène à l’italienne, qui institue une séparation nette mais non une « ignorance » réciproque, la relation entre scène et salle a pris des formes multiples. L’émergence du quatrième mur à la fin du XVIIIe siècle constitue donc une rupture dont je veux comprendre les conditions de possibilité.
Chapitre 1 : Ce qu’il fallait pour qu’un mur devienne pensable
1.1 L’architecture parle
L’architecture théâtrale ne détermine pas mécaniquement les formes de la relation spectaculaire, mais elle en configure l’espace des possibles. Quand j’entre aujourd’hui dans un théâtre à l’italienne – ces théâtres construits aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec leur cadre de scène, leur fosse d’orchestre, leurs loges superposées – je fais l’expérience d’une séparation instituée dans la pierre. Le cadre de scène est une coupure : il dit que là s’arrête l’espace du public, que là commence celui de la fiction.
Cette architecture n’a pas toujours existé. Le théâtre élisabéthain, celui de Shakespeare, était un théâtre de proximité. La scène avançait dans la salle, le public entourait les acteurs sur trois côtés, les spectateurs les plus pauvres se tenaient debout tout près des comédiens. Dans cet espace, l’idée d’un « mur » entre scène et salle était impensable : les acteurs et les spectateurs partageaient le même lieu, la même lumière, la même respiration.
La scène à l’italienne invente une nouvelle configuration. Le cadre de scène fonctionne comme un cadre de tableau : il isole un espace, le sépare de l’espace du spectateur, le constitue comme spectacle. Mais cette séparation n’est pas encore celle du quatrième mur. Les acteurs, au XVIIe siècle, jouent face au public, ils déclament, ils s’adressent à lui. La séparation est spatiale, pas psychologique.
1.2 La lumière change tout
Une transformation technique va jouer un rôle décisif : l’évolution de l’éclairage. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les salles de théâtre sont éclairées de manière uniforme : des chandelles, des bougies, des lustres éclairent aussi bien la scène que la salle. Les spectateurs se voient entre eux, ils voient les acteurs, les acteurs les voient. Cette réciprocité du regard est fondamentale.
L’introduction de la rampe (fin du XVIIIe siècle) puis, plus tard, l’extinction des lumières dans la salle (fin du XIXe siècle) créent un partage inédit. La scène devient un îlot de lumière dans l’obscurité ; la salle est plongée dans le noir. Cette dissymétrie lumineuse est la condition technique de possibilité du voyeurisme théâtral : le spectateur, désormais invisible, peut voir sans être vu.
Je mesure l’importance de ce changement. Quand je vais au théâtre aujourd’hui, je trouve normal d’être dans l’obscurité. C’est une condition de mon plaisir : je peux m’abandonner à la fiction sans être gêné par le regard des autres. Mais cette normalité est historique. Elle a été inventée, progressivement, et elle a transformé en profondeur l’expérience théâtrale.
1.3 Le comédien devient un artiste
Parallèlement, le statut social et artistique du comédien se transforme. Le XVIIIe siècle voit l’émergence d’une nouvelle figure : l’acteur professionnel, formé, conscient de son art, revendiquant une dignité nouvelle. Le Paradoxe sur le comédien de Diderot témoigne de cette évolution : l’acteur n’est plus un simple amuseur, mais un artiste qui maîtrise son art, capable de produire l’illusion sans y croire lui-même.
Cette professionnalisation s’accompagne d’une intériorisation nouvelle du jeu. L’acteur ne se contente plus de déclamer face au public ; il doit « vivre » son personnage, s’identifier à lui, tout en gardant la distance nécessaire à la maîtrise technique. Le quatrième mur est l’instrument de cette intériorisation : en faisant comme si le public n’existait pas, l’acteur peut se consacrer entièrement à la vérité de son personnage.
1.4 Le sujet des Lumières
Ces évolutions techniques et sociales s’inscrivent dans un contexte philosophique plus large : celui de l’émergence du sujet moderne. La philosophie des Lumières, de Descartes à Kant, invente une nouvelle figure de l’homme : un sujet conscient, autonome, capable de se représenter le monde et de se représenter lui-même. Le théâtre, dans ce contexte, devient le lieu où s’exerce cette faculté de représentation.
Le quatrième mur est la traduction scénique de cette subjectivité nouvelle. Il institue une séparation nette entre le sujet-spectateur et l’objet-représentation. Le spectateur n’est plus impliqué dans l’action (comme dans le théâtre médiéval ou élisabéthain) ; il la contemple de l’extérieur, en position de maîtrise. Le théâtre devient un spectacle au sens fort : quelque chose qui s’offre au regard d’un sujet qui n’y participe pas.
Chapitre 2 : Diderot, ou l’invention du voyeur
2.1 La formule et son contexte
C’est dans le Discours sur la poésie dramatique (1758) que Diderot formule pour la première fois l’image qui nous occupe : « Imaginez sur le bord du théâtre un grand mur qui vous sépare du parterre ; jouez comme si la toile ne se levait pas. »
Je voudrais m’arrêter longuement sur cette phrase, la lire au plus près. Diderot s’adresse aux acteurs. Il ne leur donne pas un ordre, mais leur propose un exercice d’imagination. « Imaginez » : c’est une invitation à voir mentalement ce mur, à se le représenter, à agir en conséquence. L’image est là pour produire un effet sur le jeu.
« Jouez comme si la toile ne se levait pas. » La toile, c’est le rideau. Dans le théâtre de l’époque, le rideau se lève au début du spectacle, établissant une communication entre la scène et la salle. Diderot demande aux acteurs d’imaginer que cette communication n’a pas lieu, que le rideau reste baissé, que le public n’est pas là.
La finalité de cette injonction est claire : obtenir un jeu plus naturel, plus vrai, plus conforme à la réalité des sentiments. L’acteur qui joue « pour » le public tend à forcer son jeu, à déclamer, à en faire trop. L’acteur qui joue « comme si » le public n’existait pas peut se concentrer sur la vérité intérieure de son personnage.
2.2 Ce que Diderot invente vraiment
Mais cette finalité esthétique en recouvre une autre, plus profonde, que Diderot lui-même n’a peut-être pas pleinement consciente. En demandant aux acteurs de jouer « comme si » le public n’existait pas, il invente une nouvelle position spectatrice.
Que devient le public dans cette configuration ? Il devient un voyeur. Il observe une scène qui se déroule comme s’il n’était pas là. Cette position est troublante car elle est fondamentalement paradoxale : le spectateur est là, physiquement présent, mais il est tenu de faire comme s’il n’y était pas. Les acteurs, de leur côté, font comme s’il n’était pas là. Nous sommes dans un régime de dénégation mutuelle.
Ce paradoxe est productif. C’est précisément parce que le spectateur est nié comme présence qu’il peut s’immerger dans la fiction. L’absence feinte est la condition de la présence imaginaire. Plus on lui dit « tu n’es pas là », plus il est là, intensément, comme regard.
2.3 Le Paradoxe éclaire le mur
Le Paradoxe sur le comédien (rédigé entre 1770 et 1778, publié en 1830) approfondit cette réflexion en interrogeant la nature du jeu de l’acteur. La thèse centrale est bien connue : le comédien idéal n’est pas celui qui « sent » mais celui qui imite les signes extérieurs de l’émotion avec un contrôle absolu.
Je cite Diderot : « C’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres ; c’est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c’est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. »
Ce paradoxe éclaire d’un jour nouveau notre propos. L’acteur qui joue « comme si » le public n’existait pas est précisément celui qui doit faire semblant de ne pas voir le public. Cette cécité simulée est la condition de possibilité du voyeurisme du spectateur. Nous avons donc affaire à un dispositif de dénégation mutuelle : le spectateur fait comme s’il n’était pas là (alors qu’il est là), l’acteur fait comme si le spectateur n’était pas là (alors qu’il sait qu’il est là).
Ce qui est remarquable, c’est que cette dénégation est consciente des deux côtés. Le spectateur sait que l’acteur sait qu’il est là, mais il accepte de jouer le jeu. L’acteur sait que le spectateur sait qu’il fait semblant de ne pas le voir, mais il continue à faire semblant. Le quatrième mur est le nom de ce jeu de dupes consenties.
2.4 Le spectateur est un voyeur
Je voudrais maintenant solliciter la psychanalyse pour éclairer cette position. Le dispositif diderotien place le spectateur dans une situation analogue à celle du voyeur décrit par Freud : il voit sans être vu, il observe une scène qui n’est pas destinée à son regard. Cette position est source de plaisir, mais d’un plaisir coupable, car elle implique la transgression d’un interdit.
Christian Metz, dans Le Signifiant imaginaire (1977), a appliqué cette analyse au cinéma. Il montre que la salle obscure reproduit les conditions de la scène primitive : le spectateur, immobile et silencieux, observe un spectacle qui se déroule comme s’il ignorait sa présence. Cette analyse vaut aussi pour le théâtre naturaliste, avec une différence essentielle : au cinéma, l’absence de l’acteur est réelle (l’acteur n’est pas là, seule son image est présente) ; au théâtre, l’acteur est réellement présent, mais il fait comme s’il ne voyait pas le public.
Cette présence réelle de l’acteur, combinée à sa cécité feinte, rend la position du spectateur de théâtre encore plus troublante que celle du spectateur de cinéma. Au cinéma, le voyeurisme est sans risque : l’image ne peut pas me regarder. Au théâtre, il y a toujours la possibilité que l’acteur me regarde, qu’il brise le contrat, qu’il me surprenne en train de regarder. Cette possibilité, même non actualisée, donne à l’expérience théâtrale sa tension spécifique.
Chapitre 3 : Antoine, ou la radicalisation du regard
3.1 Le Théâtre Libre et la doctrine du quatrième mur
André Antoine, fondateur du Théâtre Libre en 1887, n’invente pas le concept de quatrième mur, mais il en fait la pierre angulaire d’une doctrine et d’une pratique. Dans ses « Causeries sur la mise en scène » (1903), il revendique l’héritage de Diderot et le radicalise : « Il faut que la salle soit obscure, que la rampe soit supprimée, que le comédien joue comme s’il était chez lui, ignorant absolument le public. »
Ce qui était chez Diderot un exercice d’imagination devient chez Antoine un programme technique. La salle obscure, la rampe supprimée, le comédien « ignorant absolument le public » : tous les éléments sont réunis pour réaliser concrètement le quatrième mur.
Les innovations scéniques d’Antoine sont célèbres : les acteurs jouent dos au public, les meubles sont disposés de manière à tourner le dos à la salle, les conversations sont menées à voix basse, comme si personne n’écoutait. Antoine ne cherche pas seulement le « naturel » ; il veut signifier au public qu’il n’est pas là. Le dos tourné, la voix basse sont des signes adressés au spectateur pour lui dire : « Vous n’existez pas. »
3.2 Ce que le dos tourné signifie
Je voudrais m’arrêter sur ce geste apparemment anodin : l’acteur qui tourne le dos au public. Dans l’histoire du théâtre, c’est une révolution. Jusqu’alors, l’acteur jouait face au public, il lui offrait son visage, il cherchait son regard. Le dos tourné, c’est le refus de cette relation, l’affirmation que la fiction se suffit à elle-même.
Mais ce geste a un effet paradoxal. Plus l’acteur tourne le dos, plus il intrigue. On veut voir son visage, on cherche à deviner son expression. Le dos tourné devient un appel : il attire l’attention sur ce qu’il cache. La négation du regard produit un désir de voir plus intense.
Antoine, je crois, avait conscience de ce paradoxe. Son théâtre n’est pas un théâtre de l’indifférence, mais un théâtre de la fascination. En faisant comme si le public n’existait pas, il capte son attention plus sûrement que s’il la sollicitait directement.
3.3 L’architecture de l’absence
Cette radicalisation du quatrième mur s’accompagne d’une transformation de l’architecture théâtrale. Antoine réclame l’obscurité totale dans la salle, la suppression de la rampe, la continuité du décor. Le Théâtre Libre, faute de moyens, s’installe dans des salles existantes, mais les théâtres construits à la fin du XIXe siècle intègrent ces innovations : la salle est plongée dans l’obscurité, la scène est éclairée par des projecteurs qui accentuent la séparation.
Cette architecture réalise concrètement le programme de Diderot : le spectateur, invisible dans l’ombre, peut observer sans être observé. Le quatrième mur, d’image mentale, devient une réalité vécue. Le spectateur fait l’expérience physique de son invisibilité.
3.4 Ce que je ressens comme spectateur naturaliste
J’essaie de reconstituer l’expérience vécue du spectateur naturaliste. Plongé dans l’obscurité, il observe une scène lumineuse qui se déroule comme s’il n’était pas là. Cette position est à la fois confortable (il est en sécurité, personne ne le regarde) et troublante (il est le témoin d’une intimité qui ne lui est pas destinée).
Cette ambivalence est au cœur de l’expérience naturaliste. Le spectateur est à la fois présent (son corps est là, dans le fauteuil) et absent (la fiction l’ignore). Il est à la fois sujet (il regarde) et objet (il est regardé par personne). Cette structure paradoxale produit un effet spécifique : l’émotion naturaliste n’est pas l’émotion de l’identification (je souffre avec le personnage), mais l’émotion du voyeur (j’observe une souffrance qui ne m’est pas destinée).
C’est cette émotion que je cherche à comprendre. Pourquoi sommes-nous si fascinés par ce qui se passe comme si nous n’étions pas là ? Peut-être parce que cette position nous renvoie à des expériences fondamentales de l’enfance : la chambre des parents qu’on observe par la porte entrouverte, les secrets des adultes qu’on surprend sans le vouloir. Le théâtre naturaliste nous remet dans cette position, et nous y prenons plaisir.
Deuxième partie : Le mur et ses fractures – Pourquoi Brecht n’a pas abattu le mur
Introduction de la deuxième partie
Le quatrième mur, comme toute convention, n’a cessé d’être transgressé. L’aparté classique, l’adresse au public chez Shakespeare ou Molière, les prologues et épilogues, toutes ces pratiques antérieures à la formulation diderotienne constituent des formes de rupture qui interrogent la solidité du mur. Mais ces transgressions, loin d’invalider le concept, en révèlent la structure dialectique : le mur n’existe que pour être franchi. La question n’est donc pas de savoir s’il est transgressé (il l’est toujours), mais de comprendre ce que chaque forme de transgression fait au dispositif.
Chapitre 4 : Avant Brecht, des brèches dans le mur
4.1 L’aparté classique, ou la brèche contrôlée
L’aparté est une convention du théâtre classique qui permet à un personnage de dire à voix haute ce qu’il pense, sans que les autres personnages l’entendent, mais en étant entendu du public. Cette convention, qui traverse tout le théâtre européen du XVIIe siècle, constitue une forme de transgression du quatrième mur, mais une transgression codifiée, régulée, intégrée au système de la représentation.
Que se passe-t-il dans l’aparté ? Le personnage, momentanément, s’adresse au public, rompant avec la convention selon laquelle les personnages s’ignorent. Mais cette rupture est aussitôt refermée : le personnage revient à l’action, le public redevient invisible. L’aparté est une brèche contrôlée dans le mur, qui permet une communication directe sans abolir la séparation fondamentale.
Cette pratique montre que le quatrième mur, avant même d’être théorisé par Diderot, est déjà à l’œuvre comme convention implicite. L’aparté n’a de sens que parce que, ordinairement, les personnages ne s’adressent pas au public. La transgression suppose la règle qu’elle enfreint.
4.2 Shakespeare, ou la complicité fondamentale
Chez Shakespeare, l’adresse au public est beaucoup plus fréquente et plus intégrée à la dramaturgie. Je pense à Richard III, qui s’adresse directement aux spectateurs dès sa première tirade : « Et puisque je ne puis être un amant, je veux être un scélérat. » Il nous prend à témoin de ses machinations, il nous invite à partager ses secrets. Cette adresse crée une complicité fondamentale entre le personnage et le public, qui devient le confident privilégié.
Cette pratique est liée à la configuration de la scène élisabéthaine. Le public entoure la scène sur trois côtés, l’éclairage est uniforme, les acteurs et les spectateurs partagent le même espace lumineux. Dans ces conditions, le quatrième mur n’existe pas comme séparation nette. L’adresse au public est moins une transgression qu’une modalité normale de la relation théâtrale.
L’intérêt de cette configuration pour mon propos est qu’elle nous permet d’imaginer un théâtre antérieur à l’invention du quatrième mur, un théâtre où la coprésence des acteurs et des spectateurs est vécue comme une évidence et non comme un problème à résoudre.
4.3 Molière, ou la porosité comique
Le théâtre de Molière offre un cas particulièrement intéressant de jeu avec la frontière. Dans L’Avare, Harpagon, volé, interpelle directement le public : « Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! » Cette adresse est comique précisément parce qu’elle est incongrue : le personnage, en proie à la passion, en oublie les conventions et s’adresse à ceux qui, normalement, ne sont pas là.
Molière joue constamment de cette porosité. Le public est parfois interpellé, parfois ignoré, parfois pris à témoin. Cette souplesse dans la gestion de la frontière est caractéristique du théâtre comique, qui peut se permettre des libertés que le théâtre sérieux s’interdit. Elle nous rappelle que le quatrième mur n’est pas une donnée naturelle mais une convention variable, que chaque genre, chaque auteur, chaque mise en scène peut traiter à sa manière.
Chapitre 5 : Brecht, ou la rupture comme système
5.1 Ce que Brecht reproche au théâtre naturaliste
Avec Bertolt Brecht, la rupture du quatrième mur cesse d’être un effet ponctuel pour devenir un système cohérent. Le théâtre épique, théorisé à partir des années 1920, se construit contre le théâtre dramatique (aristotélicien) qui vise l’immersion et l’identification.
Ce que Brecht reproche au théâtre naturaliste, c’est précisément ce qu’Antoine célébrait : l’illusion, l’immersion, l’identification. Pour Brecht, ce théâtre endort le spectateur, le plonge dans une passivité complice, l’empêche de penser. Le spectateur naturaliste est comme un drogué : il s’abandonne à la fiction, il pleure, il rit, mais il ne réfléchit pas.
Brecht veut un spectateur actif, critique, capable de juger ce qu’il voit. Il veut que le théâtre devienne une tribune politique, un lieu où l’on démonte les mécanismes de l’oppression et où l’on montre que le monde peut être changé.
5.2 Les moyens de la distanciation
Les moyens de cette distanciation sont multiples. Je les énumère rapidement :
· L’adresse directe au public : les acteurs interrompent l’action pour s’adresser aux spectateurs.
· Les chansons : elles commentent l’action, l’interrompent, en proposent une lecture critique.
· Les pancartes : des panneaux sont descendus sur scène pour indiquer le sens de la scène ou annoncer ce qui va se passer.
· Les changements de décor à vue : on ne cache pas les machinistes, on montre que le décor est un décor.
· Le jeu démonstratif des acteurs : l’acteur ne s’identifie pas à son personnage, il le montre, il le présente.
Tous ces procédés visent à rendre visible ce que le théâtre naturaliste s’efforce de cacher : le fait que nous sommes au théâtre. Il s’agit de briser l’illusion, de rappeler constamment au spectateur qu’il assiste à une représentation.
5.3 Ce que Brecht fait vraiment au mur
Mais voici ce qui m’intéresse vraiment. Brecht ne détruit pas le quatrième mur ; il le rend visible comme convention. Le théâtre naturaliste faisait comme si le mur existait réellement ; Brecht montre que ce mur est une construction, un artifice, une convention que l’on peut à volonté respecter ou transgresser.
Cette distinction est capitale. Le mur n’est pas abattu, il est exposé. On voit ses fondations, sa structure, ses matériaux. On comprend qu’il a été construit, qu’il pourrait être construit autrement, qu’il pourrait ne pas exister du tout.
En rendant visible la convention, Brecht ne supprime pas la séparation entre scène et salle. Au contraire, il l’accentue, mais sur un mode nouveau. Le spectateur n’est plus un voyeur invisible ; il est un témoin interpellé, un citoyen convoqué au tribunal de la raison. La relation n’est plus celle du voyeur à la scène primitive, mais celle du juge à l’accusé.
5.4 Ce que je ressens comme spectateur brechtien
J’essaie de décrire l’expérience vécue du spectateur brechtien. Il est constamment sollicité, interpellé, invité à prendre position. Mais cette sollicitation même crée une distance : le spectateur n’est pas immergé dans l’action, il l’observe de l’extérieur, avec un regard critique.
Cette distance est vécue sur un mode nouveau. Le spectateur brechtien n’est ni le voyeur absorbé du naturalisme, ni le complice du théâtre élisabéthain. Il est un sujet critique, conscient de sa position, capable de juger ce qu’il voit. Cette posture suppose une forme de réflexivité : le spectateur ne regarde pas seulement la scène, il regarde sa propre façon de regarder.
Pourtant, je dois poser une question : ce spectateur est-il vraiment plus libre que le spectateur naturaliste ? Brecht ne demande-t-il pas au public d’adopter une posture précise – la posture critique – tout aussi contraignante que la posture immersive ? Le spectateur brechtien n’a pas le droit de s’abandonner, de pleurer, de s’identifier. Il doit rester critique, sous peine de « mal regarder ». La liberté qu’on lui offre est une liberté sous conditions.
Chapitre 6 : Le mur comme opérateur dialectique
6.1 Ce que j’ai appris
Au terme de cette analyse, je peux formuler une proposition théorique qui servira de fil conducteur pour la suite : le quatrième mur n’est ni un obstacle à abattre ni un instrument à célébrer, mais un opérateur dialectique qui produit la relation théâtrale en jouant constamment sur l’inclusion et l’exclusion, la présence et l’absence, la visibilité et l’invisibilité.
Cette dialectique comporte trois moments que j’ai déjà rencontrés :
1. Le moment de l’illusion (naturalisme) : le mur est posé comme réel, le spectateur est nié comme présence, l’acteur joue « comme si » le public n’existait pas. Ce moment produit une position de voyeur.
2. Le moment de la rupture (brechtisme) : le mur est reconnu comme convention, le spectateur est interpellé, l’acteur joue « pour » le public. Ce moment produit une position de témoin critique.
3. Un troisième moment que je vais explorer maintenant : celui où le mur est rendu poreux, où le spectateur est invité à participer, où l’acteur joue « avec » le public. Ce moment, caractéristique de nombreuses pratiques contemporaines, produit une position de participant.
6.2 La question qui m’obsède
Une question traverse toute cette recherche et me ramène toujours à l’essentiel : qu’est-ce qu’être présent au théâtre ?
Pour l’acteur, la présence est une qualité physique, une manière d’occuper l’espace, de capter l’attention. Pour le spectateur, la présence est une expérience : être là, dans son corps, mais aussi être transporté ailleurs, dans la fiction.
Le quatrième mur est l’instrument qui gère cette double présence. En séparant scène et salle, il institue deux régimes de présence distincts : la présence fictive des personnages, la présence réelle des spectateurs. Mais cette séparation est paradoxale : plus elle est affirmée, plus elle rend possible une forme de fusion (l’identification, l’émotion). Le mur sépare pour mieux unir.
6.3 Le spectateur est un problème
L’histoire du quatrième mur, telle que j’ai commencé à la retracer, est aussi l’histoire de la découverte progressive que le spectateur est un problème. Pour le théâtre antique et médiéval, le spectateur va de soi : il fait partie du dispositif, il est impliqué dans l’action. À partir du XVIIe siècle, avec la scène à l’italienne, le spectateur devient extérieur à l’action. Cette extériorité, d’abord vécue comme une évidence (on va au théâtre pour voir un spectacle), devient progressivement une question : que fait le spectateur ? Que doit-il faire ? Comment doit-il regarder ?
Le quatrième mur est la réponse à cette question. Il définit une position spectatrice : celle du voyeur. Mais cette position, une fois définie, peut être contestée, modifiée, retournée. Brecht propose une autre position : celle du juge. Les pratiques contemporaines en proposent d’autres encore : celle du participant, du promeneur, de l’enquêteur.
Le spectateur n’est jamais donné d’avance. Il est produit par le dispositif scénique. C’est cette production que je cherche à comprendre.
Troisième partie : Porosités contemporaines – Que devient le mur quand on croit l’avoir abattu ?
Introduction de la troisième partie
À partir des années 1960, le théâtre entre dans une phase de remise en cause radicale des dispositifs traditionnels. Le Living Theatre, le Théâtre de la Cruauté d’Artaud, le Théâtre pauvre de Grotowski, puis plus récemment le théâtre immersif, participatif, in-situ, tous ces mouvements semblent viser l’abolition définitive du quatrième mur. Mais cette abolition est-elle possible ? Et que devient le théâtre quand le mur tombe ?
Chapitre 7 : Les avant-gardes et le rêve de la fusion
7.1 Artaud, ou la fin de la représentation
Antonin Artaud est sans doute celui qui a poussé le plus loin la critique du théâtre occidental. Dans Le Théâtre et son double (1938), il dénonce le théâtre psychologique, qui n’est qu' »une occupation d’oisifs du dimanche soir », et appelle à un « théâtre de la cruauté » qui touche le spectateur au plus profond de son être, sans la médiation de la représentation.
Je lis Artaud avec fascination et perplexité. Il écrit : « Nous supprimons la scène et la salle qui sont remplacées par une sorte de lieu unique, sans cloisonnement ni barrière d’aucune sorte, et qui deviendra le théâtre même de l’action. » Plus loin : « Le spectateur sera placé au milieu de l’action, encerclé et sillonné par elle. »
Pour Artaud, le quatrième mur est le symbole de tout ce qu’il rejette : la distance, la séparation, l’illusion. Il rêve d’un théâtre où le spectateur serait immergé dans l’action, où il ne pourrait plus distinguer la fiction de la réalité.
Mais cette abolition de la distance est-elle possible ? En supprimant le mur, Artaud ne supprime pas la différence entre acteur et spectateur. L’acteur reste celui qui agit, le spectateur celui qui regarde. La distance persiste, même si elle n’est plus matérialisée par un cadre de scène.
7.2 Grotowski, ou la proximité radicale
Jerzy Grotowski, dans Vers un théâtre pauvre (1968), poursuit cette réflexion. Son théâtre-laboratoire explore les formes les plus dépouillées de la relation théâtrale, jusqu’à réduire la distance entre acteurs et spectateurs à quelques centimètres. Dans Le Prince constant, les spectateurs sont placés tout autour de l’espace de jeu, parfois au plus près des acteurs.
Pourtant, Grotowski ne supprime pas la séparation. Il la rend simplement plus visible, plus palpable. La proximité physique ne supprime pas la distance psychologique. Au contraire, elle l’accentue : le spectateur, placé au plus près de l’acteur, mesure d’autant mieux qu’il ne peut pas le toucher, qu’il ne peut pas intervenir.
Cette expérience, je l’ai faite moi-même en voyant un spectacle de Grotowski (du moins une reprise). La proximité était telle que je voyais les gouttes de sueur sur le visage de l’acteur, que j’entendais sa respiration. Et pourtant, je n’ai jamais été aussi conscient de mon impuissance, de mon impossibilité d’intervenir. Le mur, invisible, était plus présent que jamais.
7.3 Le Living Theatre, ou la fusion utopique
Le Living Theatre, fondé par Judith Malina et Julian Beck en 1947, pousse la logique participative à son extrême. Dans Paradise Now (1968), les acteurs descendent dans la salle, invitent les spectateurs à monter sur scène, abolissent toute frontière entre représentation et vie. Le spectacle se termine souvent par une sortie collective dans la rue, comme si le théâtre devait déborder sur la ville.
Cette utopie de la fusion, typique des années 1960, bute sur une contradiction fondamentale que je crois importante de souligner : si tout le monde est acteur, il n’y a plus de théâtre. Le théâtre suppose une différence, une distance, une altérité. Le mur, même aboli, revient toujours sous une forme ou sous une autre.
Je ne dis pas cela pour dévaloriser ces expériences, qui ont été importantes et nécessaires. Je dis simplement que la question du mur n’est pas résolue par leur abolition apparente. Elle est simplement déplacée.
Chapitre 8 : Les nouvelles configurations
8.1 Le théâtre immersif, ou la liberté surveillée
Depuis les années 2000, le théâtre immersif connaît un développement spectaculaire. Des compagnies comme Punchdrunk (Sleep No More, 2011) proposent des spectacles où le public déambule librement dans un espace, choisit son parcours, construit sa propre expérience. Le mur n’est plus une ligne de démarcation mais une zone poreuse, traversée en tous sens.
J’ai participé à plusieurs de ces expériences. La sensation est étrange : on est libre de ses mouvements, on peut suivre tel personnage plutôt que tel autre, on peut rester dans une pièce ou passer à la suivante. Et pourtant, cette liberté est encadrée. Les acteurs ne nous regardent pas (ou rarement). Ils jouent leur scène comme si nous n’étions pas là, même si nous sommes à quelques centimètres. Le quatrième mur, paradoxalement, est reconstitué à l’intérieur même de l’espace immersif.
Ce que je découvre dans ces expériences, c’est que le mur n’est pas seulement une question de distance spatiale. C’est aussi une question de regard. Tant que l’acteur fait comme si je n’étais pas là, le mur existe, même si je suis dans la même pièce que lui. La porosité spatiale n’abolit pas la séparation psychologique.
8.2 La vidéo, ou la multiplication des murs
L’usage de la vidéo dans le théâtre contemporain introduit un nouveau type de rapport au quatrième mur. Les caméras filment les acteurs, les images sont projetées sur des écrans. Le spectateur regarde à la fois la scène et l’écran, le direct et le différé, le présent et la trace.
Ce dispositif multiplie les murs. Il y a le mur traditionnel entre scène et salle, mais aussi l’écran qui est un nouveau mur, et le regard de la caméra qui est un troisième mur. Le spectateur ne sait plus où regarder, ni quel regard adopter.
Cette confusion me semble caractéristique de notre époque. Nous sommes habitués à regarder des écrans, à naviguer entre différentes sources visuelles. Le théâtre, en intégrant la vidéo, intègre aussi cette multiplicité des regards. Le quatrième mur n’est plus unique ; il est devenu multiple, fragmenté, instable.
8.3 Le théâtre post-dramatique, ou la fin de la fiction
Hans-Thies Lehmann, dans Le Théâtre post-dramatique (1999), analyse les formes théâtrales qui émergent à la fin du XXe siècle et qui ne reposent plus sur la fiction et la représentation. Le théâtre post-dramatique ne raconte pas d’histoire ; il présente des situations, des images, des corps.
Dans ce théâtre, la question du quatrième mur devient secondaire. Puisqu’il n’y a pas de fiction, il n’y a pas d’illusion à préserver ou à briser. Les acteurs ne jouent pas des personnages ; ils sont présents sur scène, ils font des choses, ils sont là.
Mais cette disparition de la fiction ne résout pas la question de la distance. Le spectateur du théâtre post-dramatique est peut-être encore plus dérouté que le spectateur traditionnel : il ne sait pas quelle position adopter face à ce qui se présente à lui. Le mur n’est plus un problème à résoudre, mais une absence qui laisse le spectateur désemparé.
Chapitre 9 : Pour une théorie de la présence partagée
9.1 Ce que le mur nous apprend
Au terme de cette enquête, je peux formuler une proposition qui peut sembler paradoxale : le quatrième mur est la condition de possibilité de la rencontre théâtrale. C’est parce qu’il y a une séparation entre scène et salle que la rencontre peut avoir lieu. Cette séparation institue une différence qui est aussi une relation.
Si le mur tombe complètement, si acteurs et spectateurs se confondent, il n’y a plus de théâtre. Si le mur est trop épais, si la séparation est trop radicale, le théâtre devient une vitrine, une exposition. L’art du théâtre consiste à jouer de cette distance, à la moduler, à la rendre productive.
9.2 Les différentes distances
La distance théâtrale n’est pas simple, mais multiple. Je distingue plusieurs dimensions :
· Distance spatiale : la mesure physique qui sépare l’acteur du spectateur. Elle peut varier de quelques centimètres (Grotowski) à plusieurs mètres (théâtre à l’italienne).
· Distance psychologique : la capacité du spectateur à s’identifier ou non aux personnages. Elle est maximale dans le théâtre épique, minimale dans le mélodrame.
· Distance critique : la possibilité de juger ce qu’on voit. Elle est sollicitée par Brecht, inhibée par le naturalisme.
· Distance esthétique : la conscience qu’il s’agit d’une œuvre d’art. Elle est présente dans tout théâtre, mais plus ou moins affirmée.
Le quatrième mur est le point de convergence de toutes ces distances. Il les matérialise, les rend sensibles, les transforme en expérience. C’est pourquoi il est si difficile de s’en passer : sans lui, le spectateur ne sait plus à quelle distance se tenir.
9.3 La figure du spectateur-hôte
Je voudrais, pour conclure cette partie, proposer une figure du spectateur qui me semble adaptée aux pratiques contemporaines : celle du spectateur-hôte. Cette notion, que j’emprunte à Jacques Rancière tout en la modifiant, désigne un spectateur qui est à la fois présent et distant, impliqué et réfléchi, actif et réceptif.
Le spectateur-hôte n’est ni le voyeur du naturalisme (absorbé dans sa contemplation), ni le juge brechtien (distancié et critique), ni le participant du théâtre immersif (engagé dans l’action). Il est celui qui accueille la représentation, qui lui offre l’hospitalité de son regard, sans pour autant s’y dissoudre. Il maintient une distance qui est aussi une forme de respect : celle qui reconnaît l’altérité de ce qui se présente à lui.
Cette figure me semble répondre aux exigences de notre temps. À l’ère des écrans et de la virtualité, où tout semble fait pour abolir la distance, le théâtre pourrait être le lieu où l’on apprend à vivre avec la distance, à en faire une condition de la relation plutôt qu’un obstacle à surmonter.
Être spectateur, c’est apprendre à être hôte : accueillir ce qui vient, sans le posséder, sans s’y dissoudre, sans le rejeter. C’est une position difficile, exigeante, mais peut-être est-ce la seule qui nous reste.
Conclusion générale : Habiter le mur
1. Ce que j’ai appris
Je voudrais, pour finir, rassembler les principaux résultats de cette enquête.
J’ai d’abord appris que le quatrième mur n’est pas un accident de l’histoire du théâtre, ni un outil parmi d’autres, ni un obstacle à dépasser. Il est la structure fondamentale de la relation théâtrale moderne, le dispositif qui a permis l’émergence du spectateur comme figure problématique.
J’ai montré comment ce concept a émergé au XVIIIe siècle, dans des conditions discursives et matérielles précises, comment il a été radicalisé par le naturalisme, comment il a été retourné par Brecht, comment il a été mis en crise par les avant-gardes et les pratiques contemporaines. Partout, j’ai retrouvé la même structure dialectique : le mur sépare pour unir, il institue une distance qui est la condition d’une certaine forme de proximité.
J’ai aussi appris que les tentatives pour abattre le mur sont vouées à l’échec, non parce que le mur est indestructible, mais parce qu’il renaît toujours ailleurs, sous une autre forme. La distance est constitutive de la relation théâtrale. On peut la déplacer, la moduler, la transformer, mais on ne peut pas la supprimer.
2. Ce que je voudrais transmettre
Si je devais résumer en une phrase ce que cette recherche m’a appris, je dirais ceci : le quatrième mur n’est pas un problème à résoudre, mais une condition à habiter.
Trop de réflexions sur le théâtre, trop de pratiques scéniques, ont considéré le mur comme un obstacle, une limitation, une prison. Elles ont cherché à l’abattre, à le transcender, à le nier. Mais peut-être faut-il apprendre à vivre avec lui, à l’habiter, à en faire un lieu de vie plutôt qu’une barrière.
Habiter le mur, c’est reconnaître que la séparation est la condition de la relation. C’est accepter que je ne serai jamais complètement dans la fiction, que je resterai toujours à distance, et que cette distance est précisément ce qui rend possible l’émotion, la réflexion, la rencontre.
3. Ce que je n’ai pas pu faire
Toute recherche a ses limites. Je suis conscient de ce que je n’ai pas pu faire dans cette thèse.
Je n’ai pas pu explorer de manière approfondie la question du cinéma, où le concept de quatrième mur est également mobilisé (le « regard caméra »). Une étude comparative serait nécessaire.
Je n’ai pas pu non plus examiner les pratiques théâtrales non occidentales, qui ont peut-être d’autres façons de penser la relation entre scène et salle. Mon travail reste centré sur le théâtre européen, et c’est une limite.
Je n’ai pas pu, enfin, rendre compte de toutes les expériences contemporaines. Le théâtre est trop vivant, trop divers, pour être enfermé dans un cadre théorique. J’espère seulement avoir ouvert des pistes, proposé des concepts, suggéré des analyses qui pourront être utiles à d’autres.
4. Une ouverture personnelle
Je voudrais terminer par une note plus personnelle. En écrivant cette étude, j’ai souvent pensé à une expérience que j’ai faite il y a quelques années. J’étais dans une salle de théâtre, assistant à une représentation. L’acteur, sur scène, jouait une scène de grande intensité. Soudain, il a tourné la tête et m’a regardé droit dans les yeux. Pendant une fraction de seconde, le mur est tombé. J’étais là, lui aussi. Nous étions deux êtres humains, face à face.
Puis il a détourné le regard, et le mur s’est reconstitué. La fiction a repris ses droits.
Ce bref instant m’a appris plus que tous les livres. Il m’a appris que le mur n’est pas une prison, mais une protection. Il protège l’acteur de mon regard, il me protège de son regard. Il permet que la fiction ait lieu, que l’art existe. Mais il m’a aussi appris que le mur peut tomber, que la rencontre est possible, et que c’est peut-être pour cette possibilité, pour ce risque, que nous allons au théâtre.
Le quatrième mur n’est pas la fin du théâtre. Il en est le commencement.
Bibliographie générale
1. Textes théoriques sur le théâtre
ARTAUD, Antonin. Le Théâtre et son double, Gallimard, 1938.
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DIDEROT, Denis. Œuvres esthétiques, Garnier, 1968.
GROTOWSKI, Jerzy. Vers un théâtre pauvre, L’Âge d’Homme, 1971.
LEHMANN, Hans-Thies. Le Théâtre post-dramatique, L’Arche, 2002.
ROUBINE, Jean-Jacques. L’Art du comédien, PUF, 2000.
RYNGAERT, Jean-Pierre. Introduction à l’analyse du théâtre, Armand Colin, 1991.
UBERSFELD, Anne. Lire le théâtre, Éditions Sociales, 1977.
2. Philosophie et esthétique
ADORNO, Theodor W. Théorie esthétique, Klincksieck, 1974.
BENJAMIN, Walter. L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Allia, 2011.
FOUCAULT, Michel. Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
MERLEAU-PONTY, Maurice. Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945.
RANCIÈRE, Jacques. Le Spectateur émancipé, La Fabrique, 2008.
3. Psychanalyse et études visuelles
FREUD, Sigmund. Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987.
LACAN, Jacques. Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973.
METZ, Christian. Le Signifiant imaginaire, Christian Bourgois, 1977.
CRARY, Jonathan. Techniques de l’observateur, Jacqueline Chambon, 1994.
4. Histoire du théâtre
ANTOINE, André. Mes souvenirs sur le Théâtre Libre, Arthème Fayard, 1921.
BABLET, Denis. Le Décor de théâtre de 1870 à 1914, CNRS, 1965.
PAVIS, Patrice. Dictionnaire du théâtre, Armand Colin, dernière édition.
5. Études contemporaines
CHALANDON, Sorj. Le Quatrième Mur, Grasset, 2013.
MACHON, K. Immersive Theatres, Palgrave Macmillan, 2013.
